LE 11 SEPTEMBRE 2001 ET SES CONSÉQUENCES
août 2004

Le rapport de la Commission américaine sur les attaques terroristes vient de paraître aux Etats-Unis. Il a été réalisé par dix membres : cinq Républicains et cinq Démocrates. Grâce à une multitude de détails, il constitue un document passionnant, mais dont les conclusions sur l'avenir restent particulièrement incertaines.

I – L'ATTAQUE DES TERRORISTES, LE MATIN DU 11 SEPTEMBRE 2001

Elle s'est portée sur quatre vols :

a) American Airlines, vol n° 11, de Boston à Los Angeles.

Décollage 7 h 59. L'avion s'est écrasé à 8 h 46 dans la Tour Nord du World Trade Center. Le commando était composé de cinq membres dont Mohamed Atta.

b) United Airlines, vol 175, de Boston à Los Angeles.

Décollage 8 h 14. L'avion s'est écrasé à 9 h 03 dans la Tour Sud. Le commando était composé de cinq membres, dont un pilote, Marwan al Shesshi.

c) American Airlines, vol 77, de Washington à Los Angeles.

Décollage 8 h 20. L'avion s'est écrasé à 9 h 37 sur le Pentagone à Washington, après avoir fait demi tour à 8 h 54. Le commando était également composé de cinq membres.

d) United Airlines, vol 93, de New-York à San Francisco.

Décollage 8 h 42. A 9 h 57 : révolte des passagers à bord contre le commando. 10 h 03 : l'avion s'écrase au sol en Pennsylvanie. Le commando était composé de quatre membres.

- Le nombre total de victimes a été de 2.973 personnes, principalement à New-York.

- Le Président des Etats-Unis visitait une école en Floride. Il a été prévenu à 8 h 55 du premier crash. On pensait alors à un accident. A 9 h 05, le président a été avisé qu'un avion avait touché la seconde tour. Soucieux de ne pas apparaître inquiet, il est resté dans l'école cinq à sept minutes. Parlant au téléphone au vice-président, il aurait précisé : "Nous sommes en guerre, quelqu'un devra le payer". M. Cheney a alors demandé au président de ne pas revenir à Washington. Air Force One a donc décollé sans destination précise.

Le rapport estime que l'Aviation civile et les militaires n'étaient pas préparés à ce type d'attaque. L'un des problèmes posés a été de savoir qui devait donner l'ordre aux chasseurs américains pour abattre un avion saisi par des ennemis.

II – QUE SAVAIT-ON DU TERRORISME AVANT LE 11 SEPTEMBRE ?

Ben Laden était bien connu des services de renseignement en raison de sa participation à la guerre en Afghanistan contre les Russes, entre 1979 et 1989, dans des organisations yéménites. D'origine saoudienne, il appartenait à une riche famille. Après l'Afghanistan, il s'est rendu au Soudan en 1991, qu'il a quitté à nouveau en 1996 pour retourner en Afghanistan où il a tissé des liens étroits avec les Talibans.

Durant la décennie 1990 les attentats terroristes ont été nombreux : contre le World Trade Center en 1993, les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 et enfin en 2000 contre le destroyer USS-COLE à Aden.

Les Américains ont donc eu conscience de la montée du terrorisme et ont eu tendance à faire confiance davantage aux renseignements techniques (satellites) qu'à l'information humaine (spécialistes parlant des langues étrangères).

III – LA PRÉPARATION DU 11 SEPTEMBRE PAR DES COMMANDOS EN EUROPE ET AUX ETATS-UNIS

L'action a été confiée a un groupe situé à Hambourg en raison notamment de sa meilleure connaissance de la langue anglaise.

Mohamed Atta en était le chef. Né en 1968 en Egypte, diplômé de l'Université du Caire, il était ingénieur en architecture. Installé en Allemagne en 1992, il parlait l'allemand couramment et était connu pour ses opinions contre les Américains et antisémites. Il a créé à Hambourg une cellule terroriste comprenant notamment des Marocains. Après des séjours en Afghanistan et son retour à Hambourg, il a contacté différentes écoles d'aviation aux Etats-Unis. Le rapport estime le coût de l'attaque du 11 septembre entre 400.000 et 500.000 dollars, largement financés par des donations et non pas par des fonds d'Al Qaïda.

Des membres du groupe terroriste seraient arrivés aux Etats-Unis pendant l'été 2000. Ils ont notamment pris des leçons de pilotage en Floride. Certains ont échoué aux examens, d'autres auraient déclaré ne vouloir apprendre que sur avion jet et n'être pas particulièrement intéressés par l'enseignement du décollage et de l'atterrissage. La plupart des membres du commando sont revenus en Europe et au Maroc et ont beaucoup voyagé. La sélection définitive des membres aurait été faite en 2001. 15 sur 19 étaient des terroristes de nationalité saoudienne. Les deux principales qualités requises paraissent avoir été la volonté d'être un martyr et la patience. Ben Laden aurait rencontré lui-même les candidats. Ces derniers auraient obtenu leur visa américain en Arabie Saoudite.

Dans les préparatifs, la Maison Blanche semble avoir été particulièrement visée. Des divisions sont apparues entre les membres du réseau Al Qaïda. Le Mollah Omar se serait opposé à l'attaque sur les Etats-Unis par crainte de leur riposte. Il aurait préféré s'en prendre aux Juifs. C'est finalement Ben Laden qui aurait imposé la décision. Quelques jours avant le 11 septembre, les terroristes ont renvoyé les fonds en excédent dont ils disposaient, notamment aux Emirats.

IV – LA PRÉPARATION DES AUTORITÉS AMÉRICAINES

Les responsables américains disposaient d'informations sur les projets des terroristes. Le groupe spécialisé contre le terrorisme "savait que Ben Laden préparait de multiples opérations".

Le 17 mai 2001, l'agenda de ce groupe mentionnait : "UBL (Usama Ben Laden) – opération prévue aux Etats-Unis". En juin et juillet, la CIA disposait de données biographiques sur de nombreux terroristes. Les Services de renseignement se doutaient "d'attaques spectaculaires très probables". Le directeur de la CIA pouvait préciser que "les voyants étaient au rouge". On ne savait pas bien si la menace se produirait en Amérique même ou contre des intérêts hors du territoire national.

Le rapport conclut sévèrement : "Les agences ne se sont jamais mobilisées pour répondre à la menace. Elles n'ont pas eu de direction à suivre et de plan. Les frontières n'ont pas été étroitement surveillées. Les terroristes ont exploité les failles institutionnelles à l'intérieur de notre gouvernement. Nous n'avons pas su utiliser les erreurs d'Al Qaïda".

Le 7 novembre 2000, les Américains s'étaient rendus aux urnes pour l'élection du président, la plus contestée dans l'histoire américaine. Avant de prendre ses fonctions en janvier 2001, George W. Bush a rencontré Bill Clinton pendant deux heures, en décembre. Le président sortant aurait déclaré :" La plus grande menace que vous allez trouver est celle de Ben Laden et d'Al Qaïda. Mon plus grand regret est de ne pas avoir pu m'emparer de Ben Laden".

CONCLUSION : LES SUITES DU 11 SEPTEMBRE

On connaît l'héroïsme des populations et des nombreux services de la ville de New-York. Tous se souviennent des images des tours s'effondrant. Le président américain pouvait dire le 11 septembre : "Aucun d'entre nous n'oubliera jamais ce jour".

Les Etats-Unis ont réagi en envahissant l'Afghanistan en octobre 2001, puis l'Irak en mars 2003. Le rapport de la Commission considère que dans tous ces événements les Américains ont rencontré quatre échecs : en imagination, en politique, en capacité et en gestion.

Al Qaïda s'est constitué en 1988, mais les Services de renseignement n'ont pas cherché à décrire cette organisation avant 1999. Il a manqué une stratégie globale d'appréciation du caractère dangereux de ces réseaux. Le danger est aujourd'hui clairement défini comme un terrorisme islamique.

Le rapport conclut à la nécessité de centraliser le renseignement et de donner plus d'autorité politique à son responsable. En fait, ce rapport est décevant par son manque de définition d'une lutte contre le réseau Al Qaïda, devenu plus puissant à la suite des interventions en Afghanistan et en Irak. A cette nouvelle donne s'ajoutent les problèmes de la prolifération, des missiles et du terrorisme nucléaire.

A côté de ces menaces inquiétantes, l'actualité internationale est maintenant dominée par les développements en Corée du Nord et en Iran.


L'AMÉRIQUE ET LE RESTE DU MONDE : LE VRAI CHOIX
juillet 2004

C'est le titre du livre écrit par M. Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale du Président Carter.

Le nouvel ordre mondial des années 1990 reposait sur des prémisses optimistes : la victoire de l'Amérique à l'issue de la guerre froide devait être la première étape d'un nouveau système mondial fondé sur le droit et la contagion démocratique. En fait, l'instabilité allait bientôt apparaître et les brillantes perspectives de coopération internationale constructive allaient succomber à une mort violente, le 11 septembre 2001.

La thèse du livre comporte deux volets pour les deux décennies à venir :

- l'effet stabilisateur de la puissance américaine sera indispensable à l'équilibre international.

- les remises en cause de cette puissance ne pourraient venir que des Etats-Unis eux-mêmes, soit sous l'effet d'une répudiation de la puissance par la démocratie américaine, soit de son mauvais usage sur la scène mondiale.

Dans ces deux cas, il est acquis pour l'opinion américaine que la menace terroriste est destinée à durer.

I – L'INSÉCURITÉ NATIONALE AMÉRICAINE

Les scénarios possibles sont les suivants :

1- une guerre stratégique centrale, quoique peu probable dans la période, entre les Etats-Unis et la Russie et peut-être entre les Etats-Unis et la Chine, ou encore entre la Chine et la Russie.

2- des guerres régionales majeures opposant par exemple l'Inde et le Pakistan ou encore Israël et l'Iran.

3- des guerres de dislocation ethnique au sein d'Etats comme l'Inde ou l'Indonésie.

4- des mouvements de "libération nationale", par exemple : paysannerie indienne d'Amérique latine, Tchétchènes en Russie, Palestiniens contre Israël.

5- des attaques surprises lancées par des Etats faibles ayant réussi à se doter d'armes de destruction massive et de vecteurs (missiles).

6- des attentats terroristes d'une violence accrue.

7- des cyber-attaques entreprises par des Etats ou des organisations pour paralyser les infrastructures des sociétés avancées.

Les circonstances apparaissent plus propices à des éruptions de violence incontrôlables qu'à des conflits formels, structurés et suivis. La guerre comme état de choses officialisé appartient au passé. Le débat qui a préconisé la répudiation de l'Alliance atlantique en faveur "d'une coalition des volontaires" peut être qualifié de véritable fourvoiement. Cette position erronée des néoconservateurs est née lors de l'effondrement de l'Union soviétique en 1991. L'espérance de vie de cette formule stratégique paraît douteuse. Il ne s'agit que d'un arrangement à court terme susceptible de détruire plutôt que de remplacer "l'Alliance atlantique" démocratique, promue par l'Amérique pendant plus de 40 ans.

Le Président Bush n'est pas exempt d'un tel penchant comme le montre son discours du 1er juin 2002 prononcé à West Point, où il exposait sa nouvelle doctrine basée sur l'action préventive nécessaire à la défense de nos libertés et de nos vies. Il révoquait ainsi la dissuasion traditionnelle face aux nouveaux dangers propres à l'après guerre froide : le terrorisme et la prolifération.

Le nouveau désordre mondial exige une stratégie moins rigide que le face-à-face de la guerre froide et une approche plus souple et diversifiée. La guerre au terrorisme ne saurait constituer le seul principe organisateur de la politique de sécurité car elle a pour inconvénient majeur de négliger les causes élémentaires des convulsions dans la zone des nouveaux "Balkans mondiaux". Le terrorisme est une guerre sans pitié que livrent les faibles aux puissants. C'est une tactique de choc et d'effroi face à laquelle les Etats-Unis se doivent de retrouver une authentique coopération avec leurs alliés.

II – LA PUISSANCE DE LA FAIBLESSE – LES ÉVOLUTIONS DÉMOGRAPHIQUES

Les musulmans représentent un milliard 200 millions de personnes. Sur cet ensemble, 820 millions appartiennent à l'Asie, 315 à l'Afrique et près de 300 millions se concentrent dans une zone sensible qui regroupe le Levant, le Golfe Persique et l'Asie Centrale. 32 Etats, membres des Nations-Unies, comprennent au moins 86 % de musulmans au sein de leur population. 9 autres en comptent de 66 à 85 %. En outre, 19 pays recensent des musulmans qui vont de la faible majorité jusqu'aux minorités significatives, comme l'Inde avec une population musulmane estimée de 120 à 140 millions d'habitants. Elle est de 35 millions en Chine, 20 en Russie, 15 en Europe et de 5 à 8 en Amérique du Nord.

Les chiffres en millions du tableau ci-dessous illustrent le déséquilibre démographique grandissant entre les régions riches : Amérique du Nord et l'Europe, et d'autre part,  l'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine.

 

     1 9 0 0

     2 0 0 0

Accroissement

     absolu

     2 0 2 0

Accroissement

     absolu

 

  Pop

 %

total

  Pop

 %

total

  (1900-2000)

  Pop

 %

total

  (2000-2020)

Asie

  947

 57

3.672

 61

     2.725

4.582

 60

     910

Afrique

  133

  8

  794

 13

        661

1.231

 16

     437

Amérique

latine

   74

  5

  519

   9

        445

   664

  9

     145

Europe

  408

 25

  727

 12

        319

   695

  9

    - 32*

Amérique

du Nord

   82

  5

  314

  5

        232

   370

  5

      56

MONDE

1.650

 

6.056

 

     4.406

 7.579

 

  1.523

En 1999, le taux de mortalité était supérieur au taux de natalité dans dix-huit pays européens, la Russie et l'Ukraine enregistrant les rapports négatifs les plus élevés.

Source : Division de la population des Nations Unies)

- La population cumulée Europe-Amérique du Nord est passée de 30 % du total en 1900 à 17 % en 2000. Dans les vingt ans à venir, elle devrait décliner à 14 % du total.

- Les différences de revenu annuel vont de plus de 30.000 dollars aux Etats-Unis - Canada à 1.000 dollars pour 15 pays d'Afrique, soit pour ces derniers moins de 3 dollars par jour.

- La part de la population de moins de 30 ans est de 47 % pour l'Asie, 57 % pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, 70 % pour l'Afrique Subsaharienne. En Amérique du Nord, elle est de 42 % et de 31 % pour l'Europe. On peut donc souligner l'importance du pic de jeunesse au Moyen-Orient et en Afrique du Nord qui fera peser une menace particulière sur l'Union européenne.

- Les effets du vieillissement devraient être mondiaux mais ils pèseront d'abord sur les pays les plus riches, en particulier sur l'Europe et le Japon. Ce dernier ainsi que l'Italie et l'Espagne sont aujourd'hui les pays les plus "âgés" dans le monde. Par contre, la population américaine va continuer à s'accroître, quoiqu'à un rythme ralenti et qui dépendra de plus en plus de l'immigration et des taux de natalité plus élevés des immigrants.

- La combinaison de la pression migratoire et du vieillissement devrait induire une redéfinition du concept d'Etat-nation. En règle générale, les immigrants aux Etats-Unis se considèrent américains avant même d'acquérir leur nouvelle citoyenneté. C'est beaucoup moins vrai en Europe et au Japon.

- La différence entre l'Allemagne de 1900 et celle de 2000 a été appréhendée comme l'opposition entre un pays dans lequel "plus de la moitié de la population avait moins de 25 ans et était pauvre" et un autre dans lequel "plus de la moitié de la population a plus de 50 ans et vit dans l'aisance".

- De ce changement de perspective on peut déduire que l'Union européenne ne sera guère encline à traduire son unification politique en une véritable capacité militaire au rayon d'action mondiale. La poursuite du déclin démographique éclaircit les rangs des générations en âge de servir sous les drapeaux.

- Du fait de sa relative vitalité, l'Amérique devrait être en meilleure position pour promouvoir une réponse mondiale plus coopérative face aux conséquences de la dynamique démographique.

III – LES DILEMMES DE LA DÉMOCRATIE HÉGÉMONIQUE

A – l'Amérique, pays d'attraction culturelle mondiale

Les Etats-Unis disposent d'une grande influence sur les 2 milliards 700 millions d'humains âgés de 10 à 34 ans.

Comment expliquer la séduction de la culture américaine ? Elle tient à son enracinement dans une démocratie combinant deux valeurs : l'égalité des chances et l'encouragement à la réussite. Dans la culture américaine l'individu est au centre de la société, d'où sa fascination sur la jeunesse et une véritable contagion que l'on constatait déjà en Union Soviétique et maintenant en Iran. En outre, les Etats-Unis font un gros effort pour l'accueil d'étudiants étrangers, près de 600.000 actuellement. Malgré ces tendances favorables, l'anti-américanisme prospère sur le terrain des espoirs déçus. L'Américain est à la fois objet d'admiration et de détestation.

Depuis le milieu du 20ème siècle, la mosaïque qui s'est substituée au melting-pot comme archétype de la société américaine ne se cantonne plus à ses caractères européens. La révolution des droits civiques a déchiré le voile d'invisibilité qui excluait les afro-américains et l'immigration n'est plus un phénomène avant tout européen. Sur quatre résidents américains nés à l'étranger, trois viennent d'Amérique latine et d'Asie et cette proportion s'accroît. L'Amérique devient un microcosme du monde.

De là, deux questions : Existera-t-il à l'avenir une majorité raciale constituée par un groupe ethnique particulier ? La tendance va-t-elle vers une dilution de l'identité américaine commune ?

B – Domination ou leadership ?

La sécurité du peuple américain restera la priorité de la politique de Washington. La crédibilité militaire américaine n'a jamais été aussi élevée. Sa crédibilité politique n'a jamais été aussi réduite. L'éradication du terrorisme est une tâche urgente mais il faut être plus attentif à l'éveil politique de l'ensemble du monde et  à sa sensibilité aux disparités intolérables dans la condition humaine. Une communauté mondiale d'intérêts partagés ne doit pas être confondue avec l'idée d'un gouvernement du monde.

L'Amérique n'est pas prête à céder sa souveraineté à une autorité supranationale. L'acceptation d'un certain leadership américain par le reste du monde est la condition pour échapper au chaos. L'Europe doit sortir de son coma.

Un grand rendez-vous transatlantique destiné à débattre de cette nouvelle réalité serait nécessaire.

L'Europe et l'Amérique ont des qualités complémentaires. La sécurité nationale américaine doit être gérée de façon à assurer à la fois la puissance souveraine de l'Amérique et la légitimité internationale de cette puissance. Elle devra définir sa sécurité d'une manière ouverte, susceptible de répondre aux intérêts de ses partenaires.


L'IDENTITÉ AMÉRICAINE
juillet 2004

Sous le titre "Qui sommes-nous ?", Samuel Huntington vient de publier un livre sur l'identité américaine. L'auteur est connu pour avoir écrit en 1996 un livre sur "le clash des civilisations et la création d'un nouvel ordre mondial".

Aujourd'hui, l'Amérique est devenue multiraciale : 69 % de Blancs, 13 % d'Hispaniques, 12 % de Noirs, 4 %  d'Asiatiques. On peut encore la qualifier de multi-ethnique et de multireligieuse : les Protestants, au sens large, représentant environ 63 % de la population, les Catholiques : 23 % et les "sans religion" : 6 %. L'Amérique s'est faite par des vagues successives d'immigration.

La religion demeure un élément central de l'identité américaine. La culture d'origine est anglo-protestante (individualisme - souci d'efficacité - responsabilité individuelle - éthique du travail - patriotisme). En 1790, il y avait 4 millions d'Américains, ils sont maintenant proches de 300 millions. Entre 1820 et 2000, le pays a accueilli 66 millions d'immigrants.

I – LA CRÉATION DE L'IDENTITÉ AMÉRICAINE

Entre 1740 et 1770, une grande partie des Colons changèrent leur identité de britanniques pour devenir américains, tout en restant très attachés à la religion.

Les études mondiales soulignent que la foi aux Etats-Unis reste importante. Ils arrivent en tête dans les classements devant l'Irlande du Nord, les Philippines, la Pologne, l'Italie et Israël.

Jusqu'en 1950, le pays a réussi l'intégration des immigrants. Après, on a pu parler d'une certaine éclipse de la nation avec une montée du multiculturalisme et l'apparition à partir de 1960 d'une identité duale : hispanique et américaine.

II – LES DÉFIS A L'IDENTITÉ AMÉRICAINE

Dans les années Kennedy l'idée de creuset s'est vue contestée. L'Amérique s'est progressivement ressentie comme une "nation de nationalités", d'où l'apparition d'une certaine déconstruction de l'identité d'origine avec reconnaissance du droit des groupes, des préférences de race et des minorités (action affirmative).

Le 11 septembre 2001 (atteinte à l'intégrité nationale) a redonné un élan aux défenseurs de l'affirmation d'un seul peuple avec une culture commune pour tous les Américains. La culture européenne dominante a été contestée. Le multiculturalisme est apparu à la suite d'une longue érosion de l'identité nationale avec mise en valeur des groupes raciaux et ethniques : Noirs, Asiatiques, Hispaniques, et Indiens.

Les années 60 ont été marquées par l'importance des immigrants venus d'Amérique Latine et surtout du Mexique. Les Hispaniques devraient constituer 25 % de la population en 2040.

III – LE RENOUVELLEMENT DE L'IDENTITÉ AMÉRICAINE

Les grandes tendances de l'évolution portent sur deux points :

- la fin de l'ethnicité : les Blancs américains qui se divisaient entre les différentes origines européennes rentrent de plus en plus dans une seule catégorie, sans autre distinction. Les mariages inter-groupes expliquent cette évolution.

- une moindre importance de la race : En 1960, le slogan était : "black is beautiful", maintenant c'est le multiracial qui est honoré. Le joueur de golf, Tiger Wood, peut se décrire comme un mélange de caucasien, noir, indien, thaïlandais.

Les Blancs qui sont encore 69 % aux Etats-Unis pourraient être minoritaires en 2040. Dans l'Etat de Californie résident 31 % de Blancs et 48 % d'Hispaniques. L'Amérique évolue lentement vers une société avec deux langues et deux cultures principales.

IV – XXIème SIECLE : LE RETOUR DU RELIGIEUX

Samuel Huntington souligne l'ascension des Chrétiens conservateurs et le rôle de la coalition chrétienne. Cette orientation s'exprime en réaction à la société permissive des années 1960 et par un retour à l'éthique.

En 1962, la Cour Suprême avait interdit la prière à l'école. On assiste maintenant à un retour du religieux (la Bible, l'acceptation du voile, la reconnaissance des fêtes juives et les prières à l'école à nouveau autorisées).

Avec l'élection de George W. Bush en 2000, la religion est redevenue légitime dans le fonctionnement du gouvernement fédéral (création à la Maison Blanche d'un Office pour la foi et pour les initiatives charitables). De plus en plus, les responsables expriment leur foi religieuse.

V – LA RÉSURGENCE DE LA RELIGION DANS LE MONDE

En Europe de l'Ouest, la séparation de l'Eglise et de l'Etat gagne du terrain et s'accompagne de la régression de la pratique religieuse.

Hors d'Europe, les deux grandes religions missionnaires : islam et chrétienté luttent pour convertir de nouveaux fidèles, notamment les mouvements fondamentalistes musulmans et les protestants évangélistes.

Israël et les Etats-Unis constituent deux exceptions dans le monde développé. L'axe du mal (Corée du Nord, Irak, Iran) a pris le relais de l'empire du mal (soviétique). Nous sommes donc dans une certaine continuité de la guerre froide.

L'Amérique est différente et cette différence s'explique en grande partie par sa culture anglo-protestante et son affirmation de la religion, ce qui la conduit à voir le monde en termes de bien et de mal.


JOHN EDWARDS, COLISTIER DE M. KERRY
juillet 2004

M. KERRY a voulu que son processus de sélection reste confidentiel. Le choix de M. EDWARDS s'est imposé. Il était plébiscité par les Américains à la suite du refus du Sénateur MCCAIN d'être sur le "ticket démocrate". Il devenait le meilleur vice-président possible à l'exception sans doute de Mme CLINTON.

I – LA PERSONNALITÉ DE M. EDWARDS

Originaire du Sud, il est né en Caroline du Sud il y a 51 ans. Sa famille a déménagé en Caroline du Nord. Son choix équilibre le clan démocrate sur le plan géographique. M. EDWARDS représente le Sud. M. KERRY a une image de "Libéral du Nord-Est".

M. EDWARDS complète M. KERRY. Les deux hommes ont des personnalités et une histoire personnelle opposées. KERRY peut faire valoir le poids de l'expérience. EDWARDS est un avocat chaleureux, un orateur talentueux, souvent comparé à CLINTON. M. KERRY peut se définir comme un cérébral réservé. Il est l'homme des cercles restreints. M. EDWARDS représente le rêve et le succès américains. Son père était ouvrier. Alors que M. KERRY est issu de la riche famille des FORBES, M. EDWARDS a des accents populistes. Les deux candidats réunis illustrent le discours sur les deux Amériques.

II – UN RISQUE CALCULÉ

EDWARDS ne cache pas son souci de devenir président des Etats-Unis. Le choix fait par KERRY est celui de la raison et non du cœur. Il se sentait plus proche d'autres démocrates (GEPHARDT et le Gouverneur VILSAK).

Devant cette désignation, les Républicains reprochent à M. EDWARDS d'être inexpérimenté. Il n'est élu que depuis 1998. Il n'est que le second choix de M. KERRY qui a essuyé un refus, celui de M. MCCAIN.

CONCLUSION

EDWARDS est sans doute le meilleur choix possible. Il est à même de susciter de l'enthousiasme dans les rangs démocrates. Ses racines du Sud lui permettent d'en appeler aux modérés et en particulier auprmilieux ès de l'électorat noir américain et des modestes et rurauxle . Dans la bataille qui s'engage, viceapparaîtra -président républicain, probablement M. CHENEY, vieux et quelque peu usé.

La grande perdante n'est-elle pas Hillary CLINTON qui, à force d'attendre son heure, l'a peut-être laissé passer ?


RELATIONS TRANSATLANTIQUES
ENTRE LES USA, LA FRANCE ET L'EUROPE

octobre 2003

I – L'IDENTITÉ AMÉRICAINE

Les Etats-Unis disposent à eux seuls d'un Etat continent. Leur géographie est exceptionnelle, orientée à la fois sur l'Atlantique, le Pacifique et l'Amérique du Sud, sans oublier leurs deux frontières avec le Mexique et le Canada. En 2003, ils ont une population de 291 millions d'habitants qui pourrait atteindre 351 millions en 2025.

La singularité de leur démographie réside dans les éléments suivants :

a) un taux de fécondité sans équivalent dans le monde développé (1,8 % pour les Blancs ; 2,9 % pour les Hispaniques)

b) une immigration croissante depuis la fin des années soixante , pouvant atteindre un million de personnes, par an.

c) les Etats-Unis constituent par leur diversité la première nation universelle réunissant toutes les races.

En 2040, les Anglo-Saxons blancs pourraient ne plus être majoritaires dans le pays. Un remodelage est en train de se dessiner, les Etats-Unis passant du creuset (le melting-pot) au multiculturalisme. Un Américain est de moins en moins un Américain tout court. C'est de plus en plus un Irlandais, un Italien, un Juif, un Polonais, un Mexicain, un Asiatique, qui reste attaché à son groupe ethnique, sans remettre en cause son appartenance à la nation américaine.

La religion joue un rôle important dans la politique et la société. En France, une personne sur vingt assiste, chaque semaine, à un service religieux, une sur trois aux Etats-Unis.

L'Amérique n'a jamais connu de conflits religieux graves. Sa révolution n'a pas eu le caractère d'éradication de la tradition religieuse, comme en France ou en Russie. On ne peut pas parler, au sens français, d'un Etat américain laïc. On y trouve encore l'écho d'une "religion civique" inaugurée par les Pères fondateurs.

Il ne faut pas idéaliser la vie aux Etats-Unis. On y constate, par exemple, le recul des ménages traditionnels, la progression des familles mono-parentales, la hausse des divorces et des naissances hors mariage. De plus, la pauvreté atteint 35 millions de personnes et 43 millions ne bénéficient pas d''assurance maladie.

II – L'ANTI-AMÉRICANISME ET LA FRANCOPHOBIE

A – le point de vue français

Les relations entre les rives de l'Atlantique sont faites de révulsion, de fascination, d'indifférence et de méconnaissance. Le livre le plus complet sur l'anti- américanisme a été écrit par Philippe Roger, sous le titre "l'ennemi américain" (publié au Seuil). L'analyse n'a rien à voir avec l'actualité de l'Irak, la publication ayant eu lieu en 2002. Pour l'historien, la France a accumulé des discours négatifs. Depuis les philosophes des Lumières, beaucoup de clercs se sont relayés : Baudelaire, Duhamel, Bernanos, Garaudy. André Siegfried, en 1927, pouvait écrire : "La France, civilisation d'individus, est aux antipodes de la société grégaire de rendement qu'est l'Amérique".

Duroselle a résumé ainsi le passé : "les brouilles marquent largement deux siècles d'histoire. Elles commencent en 1782, avec la négociation de la paix, se développent sous la Convention nationale, fort peu appréciée de Washington, culminent avec la "guerre non déclarée", se poursuivent de Jefferson à Andrew Jackson à propos des indemnités relatives à la guerre de course. Elles continuent sous Napoléon III avec l'affaire du Mexique, aux débuts de la IIIe République avec la guerre hispano-américaine. L'affaire Dreyfus déclenche une campagne sévère de la presse américaine. Après l'intervalle heureux de 1917-18, la querelle reprend de plus belle : le Traité où Wilson se serait fait dominer par le "cynique" Clemenceau, les dettes de guerre. Et après la défaite de la France, un mépris amusé pour de Gaulle, la "Prima Donna", pour les faiblesses de la IVe République, la hargne contre un pays qui compte 25 % d'électeurs communistes. Puis, sous de Gaulle, l'exaspération contre son ingratitude".

B – le point de vue américain

Entre nos deux pays sommeille depuis le 19ème siècle un long contentieux jamais apaisé, qui oscille entre phases de tolérance et d'allergie, au gré des aléas politico-économiques. Le ressentiment tend à s'accroître avec la centralité des Etats-Unis dans la vie internationale.

La francophobie relève du politique, à Washington, et d'un courant historique. Elle ironise sur "notre gloire perdue" et critique notre aspiration à la constitution d'une Europe "puissance". On s'élève souvent aux Etats-Unis contre notre modèle économique, contre notre centralisme, notre étatisme, nos talents de verbe théoriques. Nous sommes critiqués pour notre antisémitisme supposé et notre politique de soutien aux Arabes.

La césure avec la France a été aggravée par notre défaite, en 1940, et par les livres d'histoire de Paxton, qui ont insisté sur les faits de collaboration entre 1940 et 1944. Il faut donc faire notre deuil des images fausses des relations idylliques de La Fayette à Pershing.Un fait fondamental de l'incompréhension vis à vis de la France : sur les 40 millions d'Européens qui ont abandonné définitivement leur continent, entre 1800 et 1930, on compte 18 millions de Britanniques, 9 millions d'Italiens, 6 millions d'Allemands et un million de Français. Notre pays ne dispose pas d'une diaspora importante aux Etats-Unis, c'est un élément essentiel des poussées de francophobie dans un pays sensible à la présence de communautés étrangères.

III – TROIS POINTS DE VUE SUR LES RELATIONS TRANSATLANTIQUES

A- Robert Kagan : le point de vue d'un américain

La vision politique des Européens découle de leur faiblesse, celle des Américains résulte de leur puissance et de leurs responsabilités mondiales. Les Européens mettent aujourd'hui l'accent sur la diplomatie. Cette culture stratégique représente un rejet délibéré du passé européen. L'Union européenne est le produit d'un siècle de guerres intestines abominables. Les Européens sont passés du monde anarchique décrit par Hobbes à celui souhaité par Kant.

Américains et Européens ont échangé leurs statuts et leurs points de vue. Aujourd'hui, les Etats-Unis sont les plus forts ; ils se comportent comme les grandes puissances d'autrefois l'ont toujours fait. Les Américains garantissent la sécurité de l'Europe ; ils ont pris pour eux le fardeau de maintenir l'ordre mondial.

La plupart des Européens n'ont pas compris que leur passage dans l'ère post-moderne n'a été possible que parce que les Etats-Unis n'ont pas pris le même chemin.

B- Europe – Etats-Unis : la dérive des continents

François Bujon de l'Estang a été sept ans notre ambassadeur aux Etats-Unis. Pour lui, les Américains nous trouvent terriblement conservateurs et modérés.

L'Amérique aime l'Europe, bien sûr, mais seulement dans la mesure où celle-ci se cantonne dans une relative impuissance. La France est la seule depuis le Général de Gaulle à nourrir la conception d'une Europe – puissance qui ferait jeu égal avec les Etats-Unis, au sein d'une alliance rééquilibrée. Les Américains ont créé une société de libre entreprise et de libre-échange qui cherche à réduire le rôle de l'Etat et lui assigne avant tout le devoir d'assurer l'égalité des chances.

Les Européens accordent, pour leur part, un grand prix à la protection sociale et aspirent à une société de solidarité, garantie par l'Etat-Providence.

Nous assistons à une véritable dérive des continents.

C- L'exigence transatlantique selon le Quai d'Orsay

Prenons garde de ne pas constituer une logique d'affrontement et de résistance à l'Occident dominateur.

Quelle est la bonne approche ? Ce n'est pas une guerre qu'il faut mener contre le terrorisme. Notre vision de l'ordre international s'appuie sur une double conviction : d'abord les problèmes actuels ne se situent plus à l'échelle d'une seule puissance. Nos deux pays ont à assumer leur vocation d'ami et d'allié. L'une est davantage axée sur la liberté, le rôle des communautés et la religion, l'autre se veut plus sociale et plus vigilante envers les dérives possibles des mécanismes du marché.

Le Général de Gaulle disait :"Quand le monde est difficile, quand le danger plane au-dessus des peuples, cet élément moral que constitue l'accord naturel de nos deux pays est d'un prix et d'un poids exceptionnel".

Il faut aboutir à une vision partagée du monde à construire.


LA CRISE DE L'IDENTITÉ AMÉRICAINE
UN LIVRE DE DENIS LACORNE
juillet 2003

L'intégration des immigrés ne se pense pas aux Etats-Unis comme en France. L'absence d'une tradition jacobine, la faible centralisation de l'Etat fédéral américain ont encouragé la floraison d'une multitude de communautés sans remettre en cause la promesse d'une assimilation.
Le modèle anglo-protestant des premiers colons n'est plus l'étalon culturel auquel doivent se conformer les nouveaux arrivants. L'accent est mis sur les identités particulières des minorités ethniques et sur le droit à la différence. Le ressort de l'Amérique reste bien le principe de tolérance et son corollaire politique le principe d'égalité. L'un et l'autre sont contestés par les partisans du traitement préférentiel (affirmative action) au nom de l'équité. Le pays croit toujours aux vertus rédemptrices du melting pot (creuset), mais, à l'évidence, l'identité américaine connaît une crise profonde.

LE "MULTICULTURALISME" EN QUESTION

Le mot renvoie à la diversité culturelle, politique, religieuse des immigrés. Cette diversité est aussi liée au mouvement des droits civiques des années 1960, qui incita les Noirs à prendre conscience de la richesse de leur origine. L'Amérique des années 90 est moins blanche que celle des années 80 et l'Américain typique n'a plus rien à voir avec l'image désuète et mythique du Blanc anglo-saxon protestant.

Le Président d'Harvard illustre cette nouvelle attitude indécise :

"Nous sommes un melting pot, mais aussi une nation d'individus libres, égaux et uniques ; une mosaïque de cultures et de groupes différents ; un assemblage de 50 Etats ; une nation une et indivisible ; une "coalition arc en ciel" ; une nouvelle frontière ou une nouvelle société en expansion continue ; un site où s'opposent les factions décrites par Madison ; un pays d'opportunités pour ceux qui ont le désir et la volonté de réussir ; une foule solitaire; un agrégat enfin de communautés ethniques ou raciales qui forment des clans. Manifestement, notre quête nationale d'une définition commune reste l'un des grand dilemmes non résolus de l'Amérique".

Une grande question domine l'histoire des Etats-Unis, celle de la réconciliation des particularismes avec un universalisme républicain incarné par les textes fondateurs. Selon les prévisions, les minorités noires, hispaniques et asiatiques représenteront 47% de la population totale des Etats-Unis en l'an 2050. Allons-nous vers un éclatement de cette République unifiée en 1787 ou, au contraire, vers un patriotisme pluriel ?

Pour Samuel Huntington, un choc des civilisations menace l'unité sociale et politique de l'Amérique. Pour lui, on assisterait à la "désoccidentalisation" de l'Amérique. André Siegfried se demandait, dès 1927, "si l'on pouvait espérer maintenir l'esprit protestant et la civilisation britannique"

LA PRÉFÉRENCE MULTICULTURELLE

En Amérique, le conflit n'est plus religieux, même si certains fondamentalistes essaient d'investir la sphère politique. Le conflit principal est ethnique et culturel. Conduira-t-il à la balkanisation de la société ?

La conception américaine de la nation est fort éloignée de la position française. La nation aux Etats-Unis n'est pas d'un seul tenant. C'est une fédération de peuples théoriquement égaux, mais, en fait, traités de façon inégale par les pouvoirs publics. Le rêve américain n'apparaît que comme un idéal lointain, difficilement accessible à des Noirs-Américains et aux minorités. Il n'est donc pas déraisonnable d'utiliser l'appartenance ethnique pour donner "un coup de pouce" aux étudiants les moins privilégiés.

Les Etats-Unis tolèrent de multiples allégeances. Un américain est rarement un américain tout court. C'est un Irlandais, un Italien, un Juif, un Polonais qui reste attaché à son groupe ethnique, sans pour autant remettre en cause son appartenance à la nation américaine. Certains voudraient voir disparaître le fameux trait d'union : Américains – Mexicains, par exemple.

On peut relever trois conceptions du multiculturalisme :

- classique : croyance aux vertus du rêve américain, accessible à tous.

- radical : privilège du droit des groupes sur ceux des individus et demande d'une justice réparatrice et d'un traitement préférentiel.

- modéré : égalité des citoyens, avec possibilité de correction des inégalités raciales.

A l'Université de Berkeley, les quotas raciaux sont interdits ; en réalité, ils sont utilisés avec discrétion pour ne pas choquer les Blancs et les Asiatiques.

L'Amérique post-ethnique prône la désescalade des politiques de préférence raciale.

Au lendemain de l'attentat du 11 septembre 2001, les réactions del'opinion ne furent pas celles d'une Amérique éclatée, rongée par les méfaits du communautarisme divisé en plusieurs nations ou ethnies. Derrière la diversité d'une multitude bigarrée, subsistait un patriotisme commun à tous.


LE DÉBAT SUR LES RELATIONS TRANSATLANTIQUES
juillet 2003

Robert Kagan a publié dans la revue Commentaires Automne 2002 un essai brillant mais contestable. Il explique que la vision politique des Européens découle de leur faiblesse, alors que celle des Américains naît de leur puissance et de leurs responsabilités mondiales.

LA THESE AMÉRICAINE DE ROBERT KAGAN

L'Europe se dirige vers un au-delà de la puissance. Les Etats-Unis, en revanche, déploient leurs forces dans le monde anarchique décrit par Hobbes : "Les Américains sont des habitants de Mars et les Européens de Vénus".

L'attitude pacifique que les Européens mettent aujourd'hui en avant se trouve en rupture avec la culture stratégique opposée qui a dominé l'Europe pendant quatre siècles. Américains et Européens ont échangé leurs statuts et leurs points de vue.

Nous sommes en présence de puissances très inégales. Avec la fin de la guerre froide, l'Europe a perdu le bénéfice de sa position centrale. Elle est devenue la seconde superpuissance économiquement, politiquement, mais aussi militairement.

On peut résumer l'inégalité en constatant que les Etats-Unis "font le dîner" et les Européens "la vaisselle".

Les budgets de la défense sur notre continent sont passés en dessous de 2 % du PIB. Ceux des Américains sont toujours restés supérieurs à 3 %.

La fin de la guerre froide, en accroissant l'écart, a exacerbé les désaccords (Traité ABM, Programme anti- missiles, Cour Pénale Internationale, Kyoto). Les Européens s'opposent à l'unilatéralisme parce qu'ils ne sont pas, eux-mêmes, en mesure d'y recourir. D'où leur plus grande tolérance face aux menaces. Par contre, après le 11 septembre, les Etats-Unis sont inquiets pour leur sécurité.

Dans cette évolution, les Européens bénéficient d'une défense presque gratuite. C'est aux Etats-Unis qu'il appartient de faire régner l'ordre. Les Etats-Unis se conduisent comme un shérif international.

Au cœur du concept d'Europe depuis 1945, il y aura toujours le rejet du système né des traités de Westphalie en 1648, avec son principe d'équilibre des puissances et ses ambitions hégémoniques des grands Etats. L'Union européenne est le produit d'un siècle de guerres intestines abominables. La raison d'Etat a été remplacée par "la conscience morale" et par le soutien de nos valeurs.

LES EXCES DES THESES DE ROBERT KAGAN

Son image du chassé-croisé entre un continent européen converti à l'idéal de paix et les Etats-Unis d'aujourd'hui qui tournent le dos à l'isolationnisme des pères fondateurs comporte une part de vérité.

L'Europe est devenue faible par le drame des guerres du XXème siècle. Nous ne vivons pas cependant dans un paradis post-historique. Nous sommes, comme les Américains, soumis aux mêmes pressions du monde international.

Nous ne pouvons pas cependant conclure à la prodigieuse ascension de l'Amérique car il est toujours risqué de prolonger indéfiniment les courbes.

Les Etats-Unis disposent de nombreux atouts et notamment la démographie et la culture. En 2025, le pays pourrait atteindre 346 millions d'habitants, alors que l'Europe aura commencé sa régression. La culture américaine place les Etats-Unis pour longtemps à l'avant-garde du monde et ils doivent cet avantage à la qualité de leurs universités

Au regard de ces avantages, la société américaine a ses faiblesses : les déficits de son économie rendent l'Amérique dépendante de la bonne volonté de l'Etranger. Le noyau européen de leur population perd progressivement de son importance au profit des Hispaniques, des Noirs et des Asiatiques.

Certains se demandent si l'évolution ne conduira pas à la séparation des races selon les classes, avec les Blancs au sommet et les autres en voie de prolétarisation. Déjà 23 % des Américains adultes sont pratiquement illettrés. L'analyse de la puissance militaire américaine paraît excessive : "on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s'asseoir dessus". On ne peut effacer l'expérience du Vietnam, les difficultés de l'Irak et la dangereuse montée de l'anti-américanisme. Nous sommes dans un monde qui incite à prendre en compte les exigences des autres.

"Tous les êtres sont voués au changement et au dépérissement. Il en est pour les humains comme pour les Etats ; le déclin s'annonce souvent provoqué par la passion du pouvoir, le goût du luxe et l'insolent étalage de la richesse".

LA DIVERSITÉ DES PERCEPTIONS DE L'UNION EUROPÉENNE PAR LES ETATS-UNIS

Trois écoles de pensée existent sur l'Europe :

1- Les idéologues

Pour eux, l'Union européenne est une addition de liens bilatéraux. La France y est perçue comme l'élément perturbateur. L'élargissement va sonner le glas de l'Europe puissance. Pour les néo-conservateurs américains, l'Union est une forme dépassée, inadaptée aux défis présents. Kagan a tenté d'expliquer pourquoi. L'Union européenne doit donc être maintenue dans un état de stricte dépendance, notamment militaire. L'Europe serait une création américaine et n'a survécu que par la volonté des Etats-Unis. Elle est adolescente et doit aux Etats-Unis la reconnaissance.

2- Les pragmatiques

Parmi eux se trouvent les modérés de l'Administration Bush et le Département d'Etat. Leur vision de l'Union européenne est marquée au point de l'opportunisme. Ils savent que les Etats-Unis ont besoin d'alliés pour rétablir l'ordre et assurer la reconstruction.

Il vaut donc mieux accompagner que s'opposer à l'intégration européenne. L'Union européenne est perçue comme en voie de maturation. Il faut donc l'encadrer et la rendre compatible avec les intérêts américains en Europe. L'intérêt bien compris de chacun commande que nous nous mettions d'accord. Le mariage sera de raison tout autant que de convenance.

3- Les convertis

Cette école est très minoritaire. Elle conçoit l'Union comme un progrès, mesurant le chemin parcouru depuis 1957. Pour les convertis les relations transatlantiques doivent être rééquilibrées. Il faut construire sur un socle de solidarité et créer avec l'Europe un partenariat élargi, en partageant le fardeau. Il faut un engagement de part et d'autre et une instance de dialogue et de décision

Ce paysage est très fluide. Il présente une constante : la confirmation d'un intérêt américain renouvelé pour l'Europe.



UN LIVRE DE PHILIPPE ROGER : "L'ENNEMI AMÉRICAIN"
juillet 2003

Cette étude, parue en septembre 2002, ne doit rien aux positions de la France sur l'Irak.

Pour l'auteur, l'antiaméricanisme est une donnée centrale de notre vie culturelle et politique. Il est plus vif qu'en tout autre pays d'Europe. Il y a là un paradoxe puisque la France n'a jamais été en guerre avec les Etats-Unis et une énigme, car sa virulence paraît sans rapport avec les frictions ou désaccords réels. Le but de ce livre est d'éclairer cette exception française.

L'antiaméricanisme n'est pas la critique des Etats-Unis. Ce n'est ni une idéologie, ni une doctrine. Il se présente comme une accumulation de discours négatifs qui forment en France tradition, au sens où ils passent, enrichis, d'une génération à l'autre. Cette généalogie s'étend du dénigrement de l'Amérique par certains philosophes des Lumières à la détestation de Baudelaire, à la déception devant l'ingratitude pendant la Révolution française, jusqu'aux tensions entre Clemenceau et Wilson.

Nous ne sommes donc pas en présence d'une humeur moderne ou d'une fièvre récente, mais d'une continuité de sentiment et d'un ancrage dans l'histoire.

UN ESPOIR DÉÇU

La première guerre mondiale a-t-elle rouvert une ère d'affection fraternelle entre Français et Américains et ranimé une flamme souffreteuse depuis 125 ans ? Le regain de 1917 fut sans lendemain et rarement frères d'armes sortirent du champ de bataille plus mécontents les uns des autres : deux ou trois ans après l'arrivée des premiers Sammies, la France et les Etats-Unis ont repris leurs distances et refermé la parenthèse de cette seconde lune de miel. La camaraderie de 1917-1918 resta sans lendemain. A la fraternité des tranchées succéda sans transition un dialogue de sourd transatlantique. Après la grande guerre, le Président Wilson quittera Paris au milieu de l'hostilité générale, en raison de son refus de rentrer dans la "Société des Nations" et d'accepter le traité de Versailles. L'écart entre les souffrances : 56.000 morts pour les Américains et 1.364.000 pour les Français créait une ombre sur notre rapprochement.

Après la catastrophe de 1914-1918, nous sommes passés "à la défensive" déclarait Emmanuel Mounier en 1933. Nous assistions déjà au déclin de la France. En 1940, de première puissance militaire, notre pays se trouva ravalé au dernier degré de la sujétion. Grâce au Général de Gaulle, la libération mit fin à l'avilissement , mais non à l'abaissement. L'Amérique devint créancière du monde et en 1932 la France dut suspendre ses paiements, tout en soulignant qu'elle avait déjà trop payé de son sang.

Les clercs français de toutes tendances (Georges Duhamel, Bernanos, Daniel Rops, Vailland, Garaudy, etc …) en sont venus à considérer l'Amérique comme une menace. Leurs positions ont convergé en un réquisitoire unique contre l'évolution des Etats-Unis : capitaliste, technique et humaine. Pour André Siegfried "la France, civilisation d'individus, est aux antipodes de la société grégaire de rendement qu'est l'Amérique contemporaine".

LA PERMANENCE DES DÉBATS

Le modèle universitaire américain fait l'objet depuis la fin du XIXème siècle d'analyses contradictoires, mais la plupart des observateurs français trouvent les universités trop dépendantes des milieux d'affaires. Jouvenel, en 1933, s'insurgeait déjà contre les cours hôteliers ou les formations de marketing.

La seconde voie de pénétration américaine naît dans l'investissement de la culture populaire par une culture de masse venant des USA. Dès 1946, les accords Blum-Byrnes établissent des quotas de diffusion en France du cinéma américain, par crainte d'une invasion de l'industrie. L'ère qui s'ouvre après 1945 est marquée par la crise de conscience douloureuse d'une disproportion des forces. "L'exception culturelle", quelque soit la légitimité des soucis qui l'inspirent, est dans le droit fil d'un demi siècle de stratégie Maginot, face aux Etats-Unis.

Il existe donc dans notre passé, selon Philippe Roger, des textes hostiles ou malveillants accumulés sur l'Amérique. Ce refus ne correspond à aucune mémoire événementielle. L'antiaméricanisme français doit s'analyser comme une tradition. C'est une chaîne jetée à travers l'histoire. Aujourd'hui encore, il reste moins affirmé dans les couches populaires de la population que chez les intellectuels. Moins virulente dans ses formulations, la polémique a plutôt baissé le ton en France, entre le début et la fin du XXème siècle. Le sujet apparaît plus partagé. L'homogénéisation dans le corps social couronne l'effort des clercs pour l'imposer à l'ensemble du marché symbolique intérieur.
Pour l'auteur, l'antiaméricanisme n'est peut-être plus aujourd'hui qu'un esclavage mental que s'infligent les Français, une paresse, une routine du ressentiment …

Reste à savoir si la donne du XXIème et si les dangers du monde ne conduiront pas à de nouvelles réflexions et à de nouveaux rapports.


LES ETATS-UNIS ET LA RELIGION
mars 2003

En Amérique, la religion est un facteur dominant de la vie politique. Le Président Bush est proche de la mouvance protestante du sud des Etats-Unis. La foi est une dimension essentielle de la personnalité du président. Son élection n'a, en rien, modifié sa dévotion : prière et lecture de la Bible quotidiennes.

 I - LA DIMENSION RELIGIEUSE AMERICAINE

Aux Etats-Unis, aucun candidat présidentiel ne pourrait l'emporter en se déclarant athée.

Le Président actuel a réussi là où son père avait échoué : faire de la droite chrétienne un bastion électoral. Il a ainsi consolidé les assises du parti républicain dans le sud des Etats-Unis.

Le lien privilégié entre l'Amérique et Dieu marque la vie politique américaine. Les références à la lutte du bien contre le mal abondent.

La mouvance évangéliste se propose d'atteindre deux principaux objectifs : la sécurité d'Israël et la liberté religieuse, là où les Chrétiens sont persécutés : en Arabie Saoudite, au Pakistan et au Soudan.

II - LES CATHOLIQUES AMERICAINS ENTRE FIDÉLITÉ AU PAPE ET SOUTIEN AU PRÉSIDENT

On compte 65 millions de catholiques aux Etats-Unis, soit un quart de la population et de l'électorat.

Sur les dernières années, on observe que les catholiques se sont montrés moins fidèles au parti démocrate.

En 1964, Lyndon Johnson avait été élu avec 79 % des voix catholiques.

Aux élections de 2002, les votes se sont répartis équitablement entre George Bush et Al Gore.

L'électorat catholique sera crucial dans la perspective de la prochaine élection présidentielle en 2004.

Sur l'Irak, le Président Bush reste cependant sourd aux mises en garde des Eglises, qu'elles proviennent du Vatican, aussi bien que du Conseil National des Eglises : institution représentative de treize communautés protestantes, soit 50 millions de fidèles.

Seul le soutien de la base évangéliste du parti républicain est totalement acquis au Président Bush.

III – L'ISLAM : UNE "RELIGION DE PAIX" SELON LE PRÉSIDENT

George Bush a multiplié les gestes de bonne volonté en direction de la communauté musulmane américaine. Il s'efforce de distinguer l'Islam extrémiste de l'Islam "religion de paix". Il ne suit donc pas les propos de certains révérends sur le caractère diabolique de l'Islam.

Mais la campagne de Billy Graham se poursuit sur ce thème, non sans succès, au sein des milieux protestants fondamentalistes.