MOYEN - ORIENT
IRAK : LE TRANSFERT DE
SOUVERAINETÉ AUX IRAKIENS LE 30 JUIN 2004 ?
Avril 2004
Les Américains doivent définir avec l'ONU le transfert de leur autorité politique en Irak à un gouvernement intérimaire chargé d'expédier les affaires courantes avant des élections à la fin de l'année 2004.
I - LE GOUVERNEMENT INTÉRIMAIRE
Dans les deux mois (mai-juin 2004), un gouvernement intérimaire devrait être formé. Il serait composé de personnalités réputées pour leur honnêteté et leurs compétences. Il serait présidé en principe par un chef de l'État, probablement chiite, assisté de deux vice-présidents, l'un sunnite, l'autre kurde. Les membres de ce gouvernement intérimaire seraient choisis dans le cadre de consultations entre l'ONU et la CPA (autorité provisoire de la coalition).
Une Conférence nationale devrait être convoquée après le transfert de souveraineté, au mois de juillet, et aurait un double but : promouvoir le dialogue et élire une assemblée intérimaire jusqu'aux élections, fin 2004 ou début 2005.
II - LE DÉPART DE MONSIEUR BREMER
En principe, M. Bremer, le représentant américain, devrait partir au plus tard le 30 juin 2004, mais la réalité est que 150.000 soldats des Etats-Unis demeureront en Irak.
Le transfert de souveraineté n'aurait pas d'autre signification que la fin du régime juridique d'occupation.
L'Irak n'aura un gouvernement véritablement représentatif qu'après les élections puisque seules des élections libres pourraient conférer une légitimité aux Irakiens.
III COMPLEXITÉ DE LA SITUATION EN IRAK
- La véritable échéance n'est plus le 30 juin, mais les élections.
- Des mesures de confiance sont envisagées pour tenter d'apaiser certaines franges radicalisées de la population.
- On s'interroge encore sur le rôle des Américains dans les prochains mois : Seront-ils prêts à s'effacer en laissant l'ONU et les Irakiens se mettre d'accord ?
- Contrairement à ce que déclare la presse, les Britanniques ne sont pas en plein accord avec les Etats-Unis. Ils ont utilisé leur présence au Sud de l'Irak pour se rapprocher de l'Iran. Les rapports entre le représentant anglais, Jeremy Greenstock, et Paul Bremer ne sont pas bons. Les Anglais se rendent compte qu'il faut plus de souplesse et de négociation si l'on veut éviter le chaos en Irak.
HISTOIRE
DE L'IRAK : LES RAISONS D'UN CONFLIT, L'ESPÉRANCE DE MODERNISER
LE MOYEN-ORIENT ?
novembre 2003
L'Irak est un pays arabe situé à la jonction du monde iranien, du monde turc, riverain du Golfe Persique : la région la plus névralgique du monde. Le pays se trouve en proie à des lignes de fractures confessionnelles. Il joue un rôle majeur dans le Chiisme ; c'est là que se trouvent les principaux Lieux Saints de cette forme de l'Islam. Les Chiites représentent 10 % du monde musulman. Ils sont majoritaires dans quatre pays, outre l'Irak : l'Iran, l'Azerbaïdjan, Bahreïn et le Liban.
La superficie s'étend sur 439.000 km2 et la population de 25 millions d'habitants pourrait atteindre en 2025 : 42 millions, compte tenu d'un indice synthétique de fécondité de 5,4, dépassé par l'Arabie Saoudite et la Palestine : 5,7 et le Yémen : 7. 47 % de la population a moins de quinze ans.
L'Irak comprend trois grandes communautés : les Chiites entre 52 et 55 %, en grande majorité arabe, les Sunnites entre 22 et 24 %, arabes, et les Kurdes, également entre 22 et 24 %, Sunnites.
I LES LEÇONS DE L'HISTOIRE
Au début du 20ème siècle, l'Irak faisait partie de l'Empire Ottoman. Les trois provinces de la Mésopotamie (Bagdad, Bassorah et Mossoul) constituaient une simple marche face à la Perse.
La première guerre mondiale allait transformer la région pour deux raisons :
- le choix de la Porte (Turquie) de s'allier avec les Allemands et l'Autriche.
- l'ambition des Alliés franco-britanniques de se partager le Moyen-Orient par les accords Sykes-Picot (1916).
L'Irak a donc été un pays créé artificiellement par les Britanniques et qui rassemble toute la diversité communautariste du Liban. L'Irak fut donc fondé pour pérenniser la domination britannique, soucieuse de couvrir la Route des Indes. Le pays fut conçu sur le modèle de l'Etat-nation.
Première étape : l'occupation britannique (1914-1920)
Le débarquement des Anglais eut lieu à Fao, au sud de Bassorah. Il fallut plus de deux ans et demi pour atteindre Bagdad, conquis en mars 1917. Ce fut la plus meurtrière des expéditions coloniales menées par la Grande-Bretagne en terre d'Islam. Les Irakiens déclenchèrent contre eux le Djihad, entre 1914 et 1916 : 100.000 victimes, dont 15.000 morts côté britannique et 25.000 Irakiens, pour une population à l'époque de moins de trois millions d'habitants. Entre 1914 et 1920, l'Irak fut administré par le Bureau des Indes. Le but était d'intégrer le pays à l'Empire britannique par une occupation militaire directe.
La domination britannique a eu un corollaire : celui d'élites issues de la minorité arabo-sunnite, qui se mirent au service des nouveaux maîtres. "Bâti contre sa société, l'Etat irakien créa un rapport d'autorité confessionnel des Sunnites sur les Chiites". Chiites et Kurdes, c'est à dire plus des trois quarts de la population irakienne, furent exclus du pouvoir tout au long du 20ème siècle.
Deuxième étape : 1920 : l'occupation indirecte
C'est en 1920 que fut attribué le mandat à la Grande-Bretagne en Irak par la S.D.N., ancêtre de l'ONU. L'occupation directe était terminée, Londres fut alors convaincue de gouverner le pays avec l'aide d'une famille' alliée. La monarchie hachémite régna de 1921 à 1958 (date de l'établissement de la République). L'Irak des révoltes devint alors une usine à coups d'Etat. Finalement le parti Baas réussit à éliminer ses rivaux et l'ascension de Saddam Hussein et de son clan fut confirmée. Le dictateur invoquera en permanence les mannes de Saladin qui bouta les Croisés hors de Jérusalem.
II RÉPÉTITION DES ERREURS APRES LA PREMIERE GUERRE DU GOLFE
La première guerre du Golfe, en janvier 1991, se termina par la rapide victoire des Alliés, particulièrement des Américains. A la fin de l'opération "Tempête du désert", la population irakienne se souleva contre Saddam Hussein. Quinze des dix-huit provinces échappèrent à la férule de Bagdad. Les Alliés ont alors appelé les Irakiens à se soulever. Le commandement américain prit la décision, pour préserver l'unité de l'Irak, de ne pas arrêter le dictateur.
Saddam Hussein, en pleine déroute, aurait été autorisé à utiliser sa Garde Républicaine, d'où un véritable carnage et un bain de sang, notamment dans les villes saintes du pays chiite. Cette répression se prolongera jusqu'en avril 1991.
Les suites de la guerre sont connues : les sanctions de l'ONU, pendant la décennie 1990, ont mis l'Irak sous embargo. Comme souvent, elles ont surtout fait souffrir la population et principalement les enfants. Le pays s'est donc retrouvé trahi, meurtri, sanctionné, alors que le clan du dictateur trouvait les voies et moyens de profiter de multiples trafics. On peut imaginer la mentalité de la société irakienne, sa paupérisation, la disparition de la classe moyenne, la chute du niveau de vie. Seuls les Kurdes ont pu tirer un avantage de la situation, grâce aux zones d'exclusion aériennes qui leur auront permis une plus grande autonomie qu'autrefois.
Au moment où allait commencer la seconde guerre du Golfe, en mars 2003, tout apparaît délabré dans un pays riche en eau et en pétrole. L'Irak est réputé avoir 10 % des réserves de pétrole du monde.
III SEPT MOIS APRES LA CHUTE DE SADDAM HUSSEIN, QUE PEUT-IL SE PASSER EN IRAK ?
A La situation sur le terrain
Les attentats journaliers sont perçus de façon diverse par les Irakiens. Certains considèrent que rien ne sera possible tant que les forces étrangères seront présentes. D'autres estiment que les attaques ajoutent au désordre général et bloquent le processus de reconstruction. Ainsi, pour les premiers, l'assassinat d'un juge sera un acte de résistance. Pour les seconds, cette action sera condamnée et attribuée à d'anciens Baathistes.
Il y a donc une opposition venant de l'ex parti Baas. Les Irakiens restés loyaux à Saddam Hussein ne paraissent pas nombreux.
Les Islamistes étrangers se divisent en deux grandes familles. La première, celle des Sunnites qualifiés de "Wahhabites", qui comprend des partisans de Ben Laden et d'Ansar-Al-Islam. Al-Qaïda paraît avoir perdu beaucoup de prestige. L'autre famille est celle des Radicaux Chiites, représentés par les gardiens de la Révolution iranienne.
Les Loyalistes de Saddam Hussein ou les Islamistes étrangers ne bénéficient que d'un faible relais populaire en Irak. Le chaos ou le pire ne semble donc pas certain. Il ne faut pas sous-estimer la lassitude de la population, sa pauvreté et son espoir d'un avenir meilleur.
On ne peut pas écarter de bonnes nouvelles, par exemple l'arrestation de Saddam qui mettrait fin à une longue page de l'histoire irakienne.
L'Irak n'est pas le Vietnam. La difficulté essentielle sera de reconstruire une société désireuse de vivre ensemble. L'Islam prospère sur le vide né de la destruction de l'Etat. La mosquée s'est imposée comme seule instance de médiation. Alors que dans le sunnisme il n'y a pas d'autorité religieuse indépendante ; le vrai pouvoir chiite réside dans l'existence d'une institution cléricale, la Hawza. La malédiction veut que son unité soit mise à mal par des rivalités de personnes ou de familles, ainsi que par des divisions ethniques dans un contexte d'ingérence de la coalition et de l'Iran. Deux dynasties rivales s'opposent : l'Assrii (les Al-Hakim) et les Al-Sadr. La première est passée par l'exil iranien, la seconde n'a jamais quitté l'Irak. Le modèle de Téhéran est loin de représenter ce que la majorité des Chiites d'Irak souhaite. L'identité chiite recouvre un spectre politique très diversifié.
Avant la démocratie importée
qui ne pourra venir qu'avec le temps et dans un contexte apaisé
(conflit israélo-palestinien), il faut prendre conscience que la
population irakienne, dans toutes ses composantes religieuses et
ethniques, aspire à la sécurité et l'ordre. Pour y parvenir
souhaitons qu'Américains et Européens comprennent l'importance
des enjeux et travaillent ensemble au retour de la paix.
LE
MOYEN-ORIENT A LA FIN DE L'ÉTÉ 2003
septembre 2003
En annonçant la
fin de la guerre en Irak le 1er mai 2003, le Président
Bush nous avait laissé espérer une transition progressive vers
l'apaisement de la région et une feuille de route pour la fin
des conflits. Cinq mois après, nous sommes dans un tout autre
cas de figure ; les attentats en Irak et en Israël-Palestine ont
redoublé de violence : ambassade de Jordanie, siège de l'ONU à
Bagdad, lieu saint à Nadjaf et Jérusalem. Nous sommes entrés
dans une période où rien n'est résolu. Dans ce contexte de
terrorisme, la guerre ne se termine plus par un temps d'arrêt,
elle annonce au contraire une période prolongée d'instabilité.
L'arc de crise qui s'étend de l'Afrique aux Philippines
s'embrase régulièrement. Le terrorisme est aux aguets, à
l'Ouest comme à l'Est du monde, il se joue des frontières,
dissimule ses réseaux et évite toute concentration excessive.
Le XXème siècle nous a appris qu'il était très
difficile pour une grande puissance d'occuper des pays étrangers
et de gouverner des populations par la force. Le Président américain,
qui a en ligne de mire sa réélection en novembre 2004, se doit
de trouver une stratégie de sortie du Moyen-Orient.
I LE PIEGE EN IRAK
La défaite nécessaire du dictateur Saddam Hussein a laissé la
place à un paysage politique particulièrement compliqué : une
majorité arabe divisée entre Sunnites et Chiites. Ces derniers
représentent plus de 60 % de la population et les Kurdes, eux-aussi
musulmans, 15 %. L'Irak comprend, en outre, une multitude de
communautés, Yezedis, Turcomans, Arméniens, sans oublier un
million de Chrétiens persécutés par toutes les ethnies.
Les conflits intercommunautaires ne datent pas d'hier. En avril
1918, le consul de France écrivait à son ministre : "l'administration
de l'occupation britannique a fait naître par ses excès une
agitation et lui a aliéné toutes les sympathies qu'elle avait
pu acquérir au début de l'occupation".
Comment résoudre le problème posé aujourd'hui par des
attentats réguliers contre les forces d'occupation ? On pense
bien sûr aux résolutions de l'ONU, mais n'est-il pas déjà
trop tard pour une force internationale qui se substituerait aux
Américains et aux Britanniques ? La seule solution consisterait
donc à susciter un gouvernement irakien représentatif et
autoritaire.
Le pouvoir devrait appartenir aux forces chiites. L'heure de leur
revanche sur l'histoire a sonné. Il n'est pas certain que ces
forces ressembleront à celles de l'Iran. Il existe peut-être
encore une fenêtre d'opportunités pour un régime plus démocratique.
L'installation de ce pouvoir prendra place à l'heure où les
experts s'interrogent sur la réalité des installations nucléaires
militaires détenues par l'Iran (mission de l'AEIA).
Le monde va passer par une phase très difficile, exigeant une
vision de la part des Américains et un esprit positif, ouvert et
constructif des Français.
Le départ du premier ministre
palestinien constitue un autre problème pour les Américains.
Mahmoud Abbas, démissionnaire, ne devait sa nomination qu'à la
volonté de Washington d'écarter Arafat, Président élu de
l'Autorité palestinienne et symbole de la cause palestinienne.
Le bras de fer avec Arafat va se poursuivre. Les pressions en vue
de le contraindre à l'exil seront relancées. Le premier
ministre palestinien démissionnaire était un homme raisonnable,
mais dans cette atmosphère de tensions, il n'a pu obtenir qu'une
trêve passagère des organisations radicales. Ayant misé sur
Mahmoud Abbas, les Etats-Unis sont à court d'interlocuteurs. La
feuille de route semble bien n'avoir plus de route devant elle.
On risque donc d'assister à une reprise des combats et, à
nouveau, à des attentats-suicides, comme celui du 19 août à Jérusalem.
Il faut espérer qu'en Israël, comme au sein de l'Autorité
palestinienne elle-même, les conditions d'une réussite seront
cette fois-ci réunies pour Ahmad Qoreï. Les Etats-Unis et
l'Europe auront aussi à adapter leur action.
Nous sommes dans un monde où il faut non pas se réjouir des
malheurs de nos amis américains, mais plus simplement de
rechercher avec eux une stratégie de sortie au Moyen-Orient.
LA
QUESTION IRAKIENNE
Août 2003
Le livre de Pierre-Jean Luizard, "La question irakienne" (2002, Fayard), permet de mieux comprendre la situation actuelle de ce pays de 439.000 km2, peuplé de 25 millions d'habitants et qui pourrait en avoir 42 millions en 2025. Son indice synthétique de fécondité est l'un des plus élevés de la zone : 5,4 enfants par femme, après le Yémen (7), l'Arabie Saoudite (5,7) et les territoires palestiniens (5,7). En Irak, 47 % de la population a moins de quinze ans. L'espérance de vie y est inférieure à soixante ans.
Au début du XXème siècle, les trois provinces de l'Empire Ottoman (Bagdad, Bassora et Mossoul) constituaient une simple marche face à la Perse, l'ennemi et rival de la Porte. Mais les puissances européennes s'y intéressaient et plus particulièrement la Grande-Bretagne. L'armée britannique occupa Bagdad en 1917, non sans résistance. A la Conférence de San Remo en 1920, le Moyen-Orient fut divisé entre la France et la Grande-Bretagne. Ces derniers reçurent de la S.D.N. un mandat sur l'Irak, qui leur permettait de contrôler le Golfe et la Route des Indes. Au départ, l'objectif était de libérer les peuples de la tyrannie des étrangers "pour réaliser leurs aspirations ". Londres s'appuya pour gouverner sur les élites du défunt Empire Ottoman, c'est à dire sur les grandes familles sunnites, en écartant du pouvoir les Chiites qui s'étaient opposés par les armes au mandat. Peu après, le pétrole découvert dans la région de Kirkouk amena les Britanniques à s'impliquer au Kurdistan. Les Kurdes furent ainsi rattachés contre leur gré à un Etat-nation arabe. Le nouvel Etat portait en lui les germes de la division : il s'est construit contre sa société.
Jusqu'à la férule de Saddam Hussein le pouvoir a été détenu par les arabes sunnites, alors que les arabes chiites ont toujours été plus nombreux (25 % contre 75 % de la population arabe). Quant aux Kurdes, près d'un quart des Irakiens, ils ont cherché désespérément à défendre leur propre identité. Depuis 1921, les régimes se sont succédé à Bagdad : la monarchie Hachémite (1921-1958), la République des illusions perdues (1958-1968), suivie de l'irrésistible ascension de Saddam Hussein qui prend le contrôle du Parti Baas et de l'armée avec son clan (1968-1979), pour aboutir à l'inexorable descente aux enfers, en 2003. Tous ces pouvoirs n'ont trouvé d'autre solution que de recourir à la force contre les exclus du système politique.
UNE SOLUTION POUR L'IRAK
?
Dans ce pays meurtri, trahi, sanctionné, mis sous embargo,
victime d'un système politique injuste, on peut imaginer la
mentalité de la société.
Les Irakiens sont probablement à la recherche désespérée d'un
nouveau contrat de coexistence. La paupérisation d'une immense
majorité de la population a pratiquement fait disparaître la
classe moyenne des villes. La chute du niveau de vie est
vertigineuse. L'effondrement du système d'enseignement a suivi.
Tout apparaît délabré dans un Irak riche en eau et en pétrole.
Aux divisions communautaires et politiques, aux allégeances
envers différents pays étrangers, s'ajoute l'effet des
solidarités tribales ou de groupes face au monde extérieur. Le
fractionnement domine les esprits, selon Jean-Pierre Luizard.
L'intérêt de la communauté internationale serait bien de
s'unir pour laisser le peuple irakien prendre enfin ses
responsabilités.
LA
PREMIERE GUERRE MONDIALE ET LE MOYEN-ORIENT
Août 2003
Avant la première guerre le paysage politique du Moyen-Orient était très différent de celui d'aujourd'hui. Israël, la Jordanie, la Syrie, l'Irak et l'Arabie Saoudite n'existaient pas. La région faisait alors partie de l'Empire Ottoman, un espace où l'histoire n'évoluait que lentement. Rien de comparable avec le caractère explosif que nous connaissons. Cet empire résultait d'un héritage des invasions venues de l'Est, de ces nomades des steppes et des déserts surgis il y a mille ans. Au XVIème siècle, il avait connu son apogée : il s'étendait du Golfe Persique au Danube. Ses armées s'étaient arrêtées aux portes de Vienne Peu à peu, cette immensité ottomane perdait du terrain : la Bulgarie en 1878 et l'Egypte en 1882 connaissaient l'occupation britannique. En 1914, cet empire en repli n'avait plus autorité sur l'Afrique du Nord ou la Hongrie. Les guerres successives des Balkans annonçaient un déclin inexorable. Un empire en perdition en période de colonialisme ne pouvait que susciter des ambitions dans une sphère où s'observaient Américains, Anglais, Français, Russes et d'autres. La première guerre mondiale a eu pour conséquence de nous faire passer d'un monde à l'autre. En lever de rideau, elle allait opposer la France, la Grande-Bretagne et la Russie à l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la "Sublime Porte" (c'est à dire les Turcs). D'autres allaient suivre dans cette tuerie.
DES ÉVENEMENTS ANNONCIATEURS OU INATTENDUS .
Alliés dans la guerre, Français et Anglais se sont demandé comment ils pourraient bénéficier de l'affaiblissement de l'Empire Ottoman. Ils ont ainsi abouti aux accords Sykes-Picot le 3 janvier 1916, définissant secrètement des zones d'influence pour l'après guerre :
- la France aurait la charge d'un grand Liban et de la Syrie.
- la Grande-Bretagne se voyant confirmer les deux provinces de Mésopotamie (Irak) et l'essentiel de la Palestine et de ses positions en Arabie.
- l'idée générale étant de former un Etat arabe ou une confédération d'Etats nominalement indépendants, mais en réalité divisés en sphère britannique et française.
Au lendemain des accords, les Anglais considéraient déjà que Sykes avait trop cédé aux demandes de Paris. Vu d'Egypte ou d'Inde, s'élevaient des voix opposées à ces arrangements futurs. En outre, ils risquaient de mécontenter les Russes et les Juifs en Terre Sainte
Les Alliés bâtissaient des projets, mais en 1917 l'Empire Ottoman continuait sa résistance. La longueur de la guerre entraîna des changements de personnes :
- David Lloyd George devint Premier ministre en Grande-Bretagne, le 7 décembre 1916. C'était un convaincu de l'importance du Moyen-Orient et il avait une grande aversion pour l'Empire Ottoman en raison de sa cruauté envers les Chrétiens.
- en France, Clemenceau arriva au pouvoir. Lui détestait l'Allemagne. Il s'était toujours prononcé contre l'expansion coloniale (entre 1881 et 1885).
- le contraste entre les deux hommes était saisissant : l'un voulait acquérir des territoires, l'autre tournait son regard vers le Rhin.
A la suite de sa révolution en 1917, l'abandon de la guerre par la Russie était un coup sévère pour les Alliés, une victoire pour l'Allemagne, mais aussi pour la Turquie. Par contre, l'entrée de l'Amérique dans la guerre ouvrait des perspectives favorables. Wilson était un homme de principes : un théologien qui allait s'opposer aux buts de guerre secrets des belligérants.
Autre événement de la fin de 1917, la Déclaration Balfour (Secrétaire d'Etat britannique) annonçait le soutien à l'établissement en Palestine "d'un foyer national juif, sans pour autant porter préjudice aux autres communautés" dans l'esprit du Vieux Testament et de la Bible.
LA VICTOIRE DE 1918
La victoire allait porter l'Empire britannique à son zénith en ajoutant à sa grandeur des territoires au Moyen-Orient. Lloyd George avait donc vu loin. Il en profita pour convoquer des élections, le 11 décembre 1918, qu'il gagna facilement. Agé de 45 ans, Churchill retrouva un poste au gouvernement comme Secrétaire d'Etat. La Grande-Bretagne allait jouer un rôle dominant au Moyen-Orient, mais les difficultés allaient continuer .
- les soldats alliés voulaient être démobilisés, ce qui constituait un handicap pour maintenir les positions acquises.
- l'Europe allait être touchée par une crise économique très forte.
- Plus grave encore, les Américains, au lendemain de la guerre, ne soutenaient pas les projets coloniaux des Alliés.
Le camp vainqueur allait donc se désunir. L'Italie espérait être récompensée par une portion de l'Asie Mineure. Sa délégation quitta la Conférence de la Paix en 1919. Finalement, Wilson rentra aux Etats-Unis sans pouvoir obtenir la ratification du Traité de Versailles, ni l'adhésion à la S.D.N. Les décisions sur l'Empire Ottoman furent repoussées à l'année 1920, successivement à Londres, San Remo et surtout Sèvres. Il fallut deux ans pour aboutir à des textes imparfaits alors que se développait en Anatolie la révolte de Mustapha Kemal. Mais la France et surtout la Grande-Bretagne allaient pouvoir se répartir des territoires suivant les lignes esquissées dans les accords Sykes-Picot. Le temps des troubles dans la région n'allait pas tarder à se manifester : en Egypte, Afghanistan, Arabie (où s'opposaient Hussein et Ibn Saoud), Turquie, Syrie, Liban, Palestine et Transjordanie.
Bagdad avait été occupé par les Britanniques en 1917. Ils découvrirent la rivalité entre Chiites et Sunnites. Avant de dominer la résistance irakienne en 1921, les Britanniques durent perdre 450 hommes. Partout l'on retrouvait l'esprit de lutte contre les étrangers et les Chrétiens, parfois la main de Moscou ou les rivalités arabes. Les alliances entre partenaires de la guerre allaient subir les contrecoups des tensions du Moyen-Orient.
CONCLUSION
L'Empire Ottoman, en 1922, éclatait en espace britannique, turc, français et russe. L'aventure européenne au Moyen-Orient survenait trop tard dans une région d'ancienne civilisation avec une religion hostile. Le temps ne permettrait pas de façonner les esprits. La guerre avait trop affaibli les vainqueurs pour leur permettre de concevoir un nouvel empire.
LE
LIBAN DANS L'ENVIRONNEMENT INTERNATIONAL DE MAI 2003
Ci -dessous les principales informations du livre de Franck Debié "La paix et la crise : le Liban reconstruit ?".
Après quinze ans de guerre civile, le Liban exsangue, occupé, en guerre dans le Sud avec Israël, paraît se réconcilier et retrouver un rôle international.
Le miracle apparent d'une reconstruction financée par l'endettement ne doit pas cacher les faits : cette renaissance s'est accompagnée d'une progression de l'inégalité et de l'exclusion.
Doit-on parler de miracle libanais ? Nulle trace dans la géographie du centre de Beyrouth de l'ancien système milicien, de ces milliers de combattants, de barrages et de victimes. L'armée syrienne, elle-même, se fait discrète. Malgré les tensions politiques, les miliciens toujours en armes dans certaines régions, la paix semble tenir.
Le Liban reste une économie déficitaire, qui n'exporte pratiquement rien, importe tout et ne peut tenir ses équilibres sans une injection régulière de capitaux de l'étranger.
La fragmentation ne s'est pas volatilisée : le camp chrétien, qui s'est déchiré pendant la guerre, n'est pas encore pleinement réconcilié. La vie reste encore parsemée d'assassinats politiques.
La question palestinienne au Liban reste en suspens : les quelque 400.000 palestiniens présents dans le pays ne sont ni intégrés, ni représentés.
Les milieux d'affaires continuent à exercer une influence décisive. Les syndicats sont actifs. Les églises, les communautés religieuses musulmanes et druzes n'ont pas renoncé à se prononcer sur les sujets politiques.
Dans le classement international du développement humain, ce petit pays figure au 75ème rang, derrière l'Arabie Saoudite et le Brésil, avant la Chine, la Tunisie et l'Afrique du Sud.
Le Liban du Pacte national de 1943 s'est longtemps voulu l'Europe en Orient. Ancré dans le camp occidental après les événements de 1958, il se plait à montrer sa modernité et s'enorgueillit d'être à l'avant-garde du monde arabe. Les fondements du "miracle libanais" reposent sur trois piliers : la rente d'intermédiation, l'apport de capitaux extérieurs, l'existence de secteurs privilégiés (immobilier, tourisme, diaspora). L'Etat intervient fréquemment et on peut souvent le qualifier d'affairiste.
II LE SYSTEME DE GUERRE
Le mythe de la modernité d'avant 1975 s'accompagne de son double négatif : la guerre. L'Etat impuissant a succédé à un Etat volontariste.
Les chefs de bandes ont dominé par la terreur des quartiers entiers de Beyrouth. On a assisté à la destruction du capital, à la décomposition du territoire, avec une partie seulement sous le contrôle exclusif des forces libanaises, une zone de présence syrienne et une zone d'occupation israélienne. Ce fut le temps de la perversion du modèle libanais.
La période de reconstruction ne commencera véritablement qu'en 1991.
Le confessionnalisme, c'est à dire les sièges politiques réservés d'office aux différentes confessions, s'est trouvé modifié après la guerre. Les partisans de l'abolition du confessionnalisme voulaient la disparition du système au profit d'une organisation plus transparente, où la majorité des votants désignerait un parti et une équipe pour diriger la nation. Cependant, pour les chrétiens, cette proposition risquait d'aboutir à la confiscation du pouvoir par les musulmans, désormais majoritaires géographiquement, ce qui aurait donné aux chiites, les plus nombreux mais aussi les plus pauvres, un poids décisif dans tous les choix politiques.
Le système a donc été seulement rééquilibré de manière à offrir davantage de sièges aux musulmans.
La nouvelle carte électorale se veut surtout la négation des faits accomplis par la guerre en matière de déplacement de populations.
La Syrie, consacrée dans son protectorat du Liban, maintient une carte stratégique, conforme à ses intérêts, et une carte politique, favorable à ses alliés.
III UN NOUVEAU TERRITOIRE LIBANAIS
Le 24 mai 2000, Israël s'est désengagé du Liban. Après plus de vingt ans d'une occupation qui a commencé le 14 mars 1978, Tsahal a quitté le sud du pays. Le Liban apparaît cependant incapable de décider de la date du déploiement de son armée sur son propre territoire ; il ne peut ni songer à désarmer le Hezbollah, ni mettre définitivement fin à un conflit utile pour Damas.
L'ensemble du sud paraît s'inscrire parmi les régions exclues du développement. C'est un "mezzogiorno" comparable à celui de l'Italie.
Le Hezbollah a une place particulière dans le sud, grâce à sa capacité de réaction dans le domaine de l'action sociale et éducative. Intégré au jeu parlementaire, le Hezbollah, populaire par son opposition à l'ordre existant, acquiert une légitimité, au delà de l'électorat chiite.
Le retrait unilatéral du Liban Sud par Israël marque pour Damas la perte d'une ressource importante. La Syrie ne joue pas le jeu de l'apaisement avec Israël, mais contribue à maintenir un conflit de faible intensité sur la frontière (question des fermes de Chébaa). Elle conserve donc un levier en cas de reprise des négociations avec Israël La Syrie occupe toujours le Liban. Son dispositif s'est réduit et redéployé.
La géographie de la guerre, avec ses barrages, ses zones cloisonnées, ses administrations parallèles, a été supprimée, mais le désarmement est très incomplet.
Le Hezbollah conserve un appareil dans le sud. Les Palestiniens vivent au Liban en situation d'apartheid.
Le Liban poursuit son destin, en paix et en crise, avec des risques pour demain.
APRES
L'IRAK : L'EXIGENCE D'UNE SOLUTION
DANS LE CONFLIT ISRAËL - PALESTINE
Mai 2002
Le 26 février 2003, le Président américain déclarait :
"Un Irak libéré pourra montrer comment la liberté peut transformer cette région, en apportant espoir et progrès à des millions de personnes. Pour d'autres nations, un nouveau régime en Irak servirait d'exemple spectaculaire et impressionnant de la liberté".
Les Etats-Unis ont fait la démonstration de leur force et, en tout premier lieu, de leur puissance militaire. Leur budget de défense est égal à ceux de l'Europe, la Chine et la Russie cumulés. A l'heure actuelle, les Etats-Unis représentent 5 % de la population du monde, 30 % de son économie et 50 % du total des dépenses militaires. A moyen terme, l'Amérique restera la puissance dominante, car personne d'autre ne veut investir, notamment dans le domaine aérien militaire, indispensable pour s'imposer dans les combats modernes.
Les commentateurs se demandent s'il y aura d'autres pays comme l'Irak, susceptibles d'être attaqués. Ainsi, pour certains "faucons" néo-conservateurs, les Etats-Unis viennent d'engager la 4ème guerre mondiale contre les nouvelles "forces du mal".
Aurons-nous des changements de régime en Arabie Saoudite, Iran, Syrie, Egypte et Lybie, éventuellement en Corée du Nord ?
En attendant, les Européens et en particulier la France et la Grande-Bretagne considèrent ensemble qu'il faut arrêter le cycle de violence au Moyen-Orient. La crise entre Israéliens et Palestiniens demeure profonde et dangereuse pour la stabilité régionale. Il faut donc s'interroger sur les derniers développements.
I UN NOUVEAU PREMIER MINISTRE DE L'AUTORITÉ PALESTINIENNE
Mahmoud Abbas (de son nom de guerre Abou Mazen), Premier ministre du Président Arafat, est l'un des pères fondateurs du Fatah et l'une des dernières figures historiques de la cause palestinienne. Convaincu de la nécessaire coexistence avec Israël, il dispose d'un grand réseau de correspondants.
En 1994, mécontent de la manière dont Arafat conduisait les négociations, il prit ses distances avec lui. Il s'est très tôt déclaré opposé à l'usage des armes par les Palestiniens, tout en reconnaissant, après le début de l'Intifada, que la colère populaire ne pouvait plus être contenue. Il aura, par la suite, des contacts réguliers avec le fils du Premier ministre israélien. C'est à 68 ans que Mahmoud Abbas se voit confier la mission la plus difficile de sa longue carrière politique. Il est, en effet, devenu premier ministre le 19 mars 2003 et sa nomination a été ratifiée par le Conseil législatif palestinien. Il a donc entamé une série de consultations avec l'ensemble des forces politiques palestiniennes en vue de former son gouvernement.
Dès le départ, le Hamas s'est déclaré disposé à discuter avec lui, mais a rappelé son refus de participer à un gouvernement issu des accords avec Israël.
Le Président Bush a réaffirmé sa volonté de transmettre un plan de paix : la "feuille de route" du Quartet (USA, ONU, Russie, Europe), après la confirmation du nouveau premier ministre palestinien.
La France encourage ce processus dans ses contacts avec les Palestiniens. Elle considère qu'il faut conforter Mahmoud Abbas. Toute renégociation du texte paraît exclue.
Lors de la visite du ministre des affaires étrangères allemand, M. Fisher a pu constater les inquiétudes israéliennes. Pour Israël, la sécurité est une exigence primordiale. En outre, pour les Israéliens, les Palestiniens doivent, avant le début de toute négociation, clairement renoncer au Droit au Retour.
Dans ce contexte, Israël a tenu des propos durs et critiques à l'encontre de l'Europe. Il existe une forte tension au sein du gouvernement israélien sur les conditions de la feuille de route. Pour les Européens, il paraît important d'éviter que de nouveaux faits accomplis sur le terrain ne viennent alimenter la méfiance.
On suit avec inquiétude le développement du mur de séparation entre Israël et la Palestine. L'ampleur et le coût des travaux font craindre que le tracé ne soit irréversible.
Mahmoud Abbas ne souhaite pas apparaître comme le premier ministre des Américains et des Israéliens et beaucoup, en Europe et dans le monde arabe, estiment que la présence d'Arafat reste indispensable pour faciliter la transition ; mais ce n'est pas l'avis d'Israël, ni même des Américains.
Les chances de ce plan de paix semblent fragiles. Il comportera trois phases:
- la première devra être marquée par la fin de la terreur et de la violence, la normalisation de la vie des Palestiniens et la mise en place d'institutions palestiniennes jusqu'en mai 2003.
- la deuxième phase constituera une période de transition, de juin à décembre 2003. Elle sera marquée par une conférence internationale convoquée par le Quartet.
- la troisième pourrait aboutir sur un statut définitif et la fin du conflit israélo-palestinien en 2004-2005.
RÉPERCUSSIONS DE LA GUERRE EN IRAK :
L'EXEMPLE DE L'EGYPTE
Mai 2003
Dans le monde arabe et musulman, la frustration a gagné en profondeur. On ressent l'hostilité envers l'Islam de la part des occidentaux après le 11 septembre 2001.
Les gouvernements tentent de gérer une situation difficile en tolérant une marge d'expression de la rue préoccupée par sa survie quotidienne.
L'Égypte, dans un univers arabe de plus de 280 millions d'habitants, constitue le maillon démographique fort du Proche-Orient. Elle compte maintenant 70 millions d'habitants, ce qui la place au 15ème rang mondial ; elle devrait atteindre 96 millions d'habitants en 2025.
Le Caire pensait avoir payé, une fois pour toutes, le prix de son alliance avec l'Amérique, en signant la paix avec Israël en 1978.
Washington, au contraire, considère que la rente de 2,1 milliards de dollars, annuellement versée à l'Egypte, devrait être activement payée de retour.
Les américains souhaitent donc que l'Egypte se réforme, se démocratise, règle son problème islamiste et assainisse sa relation avec Israël.
Le Président Moubarak représente plus que jamais la clé de voûte d'un régime centralisé. Au pouvoir depuis vingt-et-un ans, soutenu par l'armée, le Raïs égyptien concentre l'essentiel des décisions. L'Assemblée du peuple, largement dominée par le PND, soutient le président. Au dernier congrès du parti, en septembre 2002, est apparue l'influence grandissante du fils du président, Gamal Moubarak, qui poursuit son ascension.
Les Frères musulmans, seul courant politique bénéficiant d'une réelle audience populaire, gardent un profil bas et veillent à ne pas provoquer le pouvoir. L'Egypte demeure un régime présidentiel autoritaire.
Le pays vit sous la loi d'urgence depuis 1982. Deux grands procès ont attiré l'attention sur les problèmes de société :
- le procès du Queen Boat dont le verdict, rendu le 15 mars dernier, a renforcé les peines des vingt-et-un homosexuels condamnés pour "débauche" et jugés dans un premier temps par la Cour de sûreté de l'Etat ;
- l'autre, sur la condamnation à sept ans de prison de M. Eddine Ibrahim, qui aurait terni l'image de l'Egypte et qui a suscité des tensions dans la relation avec les Etats-Unis, car il dispose de la double nationalité égyptienne et américaine. Il a finalement été acquitté le 17 mars.
Plus grave encore, l'Egypte subit une stagnation économique depuis 1999. La livre égyptienne s'est dévaluée, en deux ans, de plus de 50 % et le niveau de vie a été atteint. Dans ce climat médiocre, les critiques contre le pouvoir surgissent.
Cependant, les mouvements islamistes violents restent sous contrôle depuis l'attentat de Louxor, en 1997.
Les mouvements radicaux ont été contraints de modifier leur attitude (Gamaa Islamiyya et Djihad islamique).
Les Frères musulmans non violents ont changé de stratégie et sont dans une dynamique de trêve avec le pouvoir.
II INQUIETUDES EGYPTIENNES ET REACTIONS DES AUTORITES
Face aux répercussions en Egypte du conflit irakien, le Président Moubarak défend sa politique. La guerre en Palestine et sur le territoire irakien a fait monter la colère du peuple contre un pouvoir jugé "agenouillé" devant la puissance américaine.
Vingt-cinq ans après les accords de Camp David et la politique de paix avec Israël, le peuple égyptien a manifesté contre la guerre en Irak, ce qui trahit le mécontentement de la population à l'égard de la politique menée par le gouvernement égyptien ainsi qu'un anti-américanisme grandissant. L'islamisation ne recule pas. Le voile se généralise mais depuis l'Intifada palestinienne, on observe un retour du nationalisme nassérien. Ce conflit n'est pas jugé en Egypte comme une guerre de bloc à bloc.
Cependant, les Coptes, qui forment la plus grande église d'Orient, ont peur de cette situation et en redoutent les conséquences, comme les millions de chrétiens du monde arabe. Pour eux, qui représentent environ 10 % de la population égyptienne, si l'Islam était à nouveau humilié, ils auraient, une fois de plus, beaucoup à redouter.
En Egypte, un enfant naît toutes les vingt-trois secondes. Il faut donc créer pour les jeunes 500.000 nouveaux emplois par an. Le taux d'illettrisme touche près de 60 % de la population.
Le pays a tout fait pour éviter la guerre. Officiellement, il n'y participe pas, même si le Canal de Suez laisse passer tous les bateaux civils et militaires.
Le président rappelle à ce sujet que l'Egypte reste liée par le traité de Constantinople de 1888, prévoyant la neutralité du canal et accordant la liberté de navigation à tous les navires.
Le Président Moubarak exprime sa crainte qu'une effroyable tragédie se produise en Irak avec la destruction d'un peuple et d'une civilisation millénaire. Il redoute, à la sortie de la guerre, l'émergence de "cent Ben Laden".
Vu du Caire, ces combats ne connaîtront pas de vainqueur : chacun y perdra quelque chose.
L'IRAK APRES SADDAM HUSSEIN
COMMENT GERER LE PAYS ?
Avril 2003
Après un quart de siècle doppression du régime de Saddam Hussein, les Américains découvrent la complexité de lIrak : Chiites, Sunnites, tribus, Kurdes. Des solutions avaient pu être imaginées lors de réunions avec les Irakiens en exil. Les complexités apparaissent chaque jour plus grandes. La coalition américaine et britannique voudrait éviter une interférence de lIran et de la Turquie, pays frontières avec lIrak.
Le sursaut quelques jours après le chute de Saddam du chiisme irakien rappelle combien lIslam est tout sauf monolithique. Après lIran, il faudra compter avec lIrak, cette autre terre du chiisme, ses villes saintes, le souvenir de ses batailles perdues, ses rêves de revanche.
I Une religion sans frontières
Les Sunnites représentent 85 à 90 % du monde musulman. Les Chiites sont environ 13 millions en Irak sur 25 millions dIrakiens. Outre lIrak, ils sont présents notamment en Iran, au Yémen. On en trouve également au Liban, au Pakistan et en Afghanistan. Le schisme est consommé entre Chiites et Sunnites. A la rupture politique sajoute une rupture religieuse comparable à celle qui divise les Chrétiens orthodoxes et protestants.
Le chiisme repose sur les mêmes croyances fondamentales : « Allah est seul Dieu et Mahomet son prophète ». Il a donné naissance à de nombreuses sectes. Les Chiites dans lhistoire ont souvent été méprisés et maltraités. La dernière année de grande procession de pèlerins à travers lIrak remonte à 1997. Depuis, les processions chiites de masse étaient considérées comme un acte de guerre par le régime de Saddam. Ils retrouvent maintenant la liberté de manifestation et il faudra compter avec eux. Les Chiites dIrak affirment ainsi leur poids et leurs divisions. Le mouvement irakien ne sadresse quaux seuls Chiites et nest pas porteur dun message pour tous les Irakiens. La grande difficulté sera de construire un fédéralisme où tous les Irakiens de toutes tendances religieuses ou ethniques trouveront leur place.
Il ny a peut-être pas encore de refus de la présence américaine. Mais plus le temps va passer, plus le risque sera grand dassister à une réaction nationaliste. Labsence de politique claire américaine constitue le véritable danger. Les Etats-Unis risquent de se trouver devant des mouvements communautaires ingérables dans un cadre national. Avec le chiisme, nous sommes en présence dune religion sans frontières, ce qui nimplique pas un mouvement national.
II - La revanche des nationalismes
La différence ethnique entre Arabes et Iraniens, Persans ou Azéris, a toujours pris le dessus sur les liens religieux.
La fidélité des Chiites irakiens à Bagdad paraît avoir toujours été sans faille. On la vu notamment durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Historiquement, les Chiites ont eu un rôle dans la création de lIrak moderne. Ils ont pris notamment la tête de la lutte contre les Anglais après la chute de lempire Ottoman.
A lintérieur de ce nationalisme chiite, on retrouve des divisions familiales, voire des dynasties religieuses. Par exemple celle des Hakim, qui sest réfugiée en Iran et dirige le Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak, disposant dune brigade armée de 10 000 hommes, la « légion Badr ». Lun de ses Ayatollahs vient de rentrer de 23 ans dexil en Iran. Dautres familles existent : les Khoei, dont lun des représentants rentré de Londres vient dêtre assassiné en Irak. Enfin, une autre famille apparaît : celle des Sadr. La plus grande autorité chiite en Irak semble être celle de lAyatollah Ali Sistani, âgé de 73 ans.
Les Chiites critiquent Washington pour avoir soutenu Saddam Hussein durant une longue période, y compris après la première guerre du Golfe.
La plupart des Irakiens sont arabes. Les Iraniens, eux, sont perses et rivaux historiques des Arabes. On peut donc conclure que la grande majorité des Chiites irakiens devrait rester loyale à lIrak. Dans ce contexte à la fois religieux et nationaliste, on voit la difficulté pour les Américains de trouver un Chiite susceptible de rassembler et de sintégrer dans un Etat irakien. Chalabi, qui a quitté son pays il y a 45 ans, peut-il être cet homme ? Cest peu probable, même sil dispose de soutiens au Pentagone. Il a lavantage dêtre un leader laïc mais certains éléments de son passé de financier ont été lourdement critiqués.
La République islamique dIran ne constitue plus un modèle que lon pourrait exporter. A Téhéran, il y a peut-être un espoir secret que les Irakiens réussiront à trouver un système démocratique
APRES L'IRAK : L'EXIGENCE D'UNE SOLUTION DANS LE CONFLIT ISRAEL-PALESTINE
Avril 2003
Le 26 février 2003, le Président américain déclarait :
"Un Irak libéré pourra montrer comment la liberté peut transformer cette région, en apportant espoir et progrès à des millions de personnes. Pour d'autres nations, un nouveau régime en Irak servirait d'exemple spectaculaire et impressionnant de la liberté".
Les Etats-Unis ont fait la démonstration de leur force et, en tout premier lieu, de leur puissance militaire. Leur budget de défense est égal à ceux de l'Europe, la Chine et la Russie cumulés.
A l'heure actuelle, les Etats-Unis représentent 5 % de la population du monde, 30 % de son économie et 50 % du total des dépenses militaires.
A moyen terme, l'Amérique restera la puissance dominante, car personne d'autre ne veut investir, notamment dans le domaine aérien.
La guerre en Irak a montré que, si on n'a pas la force aérienne, on ne gagne pas.
Les commentateurs se demandent s'il y aura d'autres pays comme l'Irak, susceptibles d'être attaqués.
Pour certains faucons néo-conservateurs, les Etats-Unis viennent d'engager la 4ème guerre mondiale contre les nouvelles forces du mal.
Aurons-nous des changements de régime en Arabie Saoudite, Iran, Syrie, Egypte et Lybie, éventuellement en Corée du Nord ?
En attendant, les Européens et en particulier la France et la Grande-Bretagne considèrent ensemble qu'il faut arrêter le cycle de violence au Moyen-Orient. La crise entre Israéliens et Palestiniens demeure profonde pour la stabilité du monde. Il faut donc s'interroger sur les derniers développements.
I UN NOUVEAU PREMIER MINISTRE DE L'AUTORITÉ PALESTINIENNE
Abou Mazen, Premier ministre du Président Arafat, est l'un des pères fondateurs du Fatah et l'une des dernières figures historiques de la cause palestinienne. Convaincu de la nécessaire coexistence avec Israël, il dispose d'un grand réseau de correspondants.
En 1994, mécontent de la manière dont Arafat conduisait les négociations, il prit ses distances avec lui. Il s'est très tôt déclaré opposé à l'usage des armes par les Palestiniens, tout en reconnaissant, après le début de l'Intifada, que la colère populaire ne pouvait plus être contenue. Il aura, par la suite, des contacts réguliers avec le fils du Premier ministre israélien. C'est à 68 ans que Abou Mazen se voit confier la mission la plus difficile de sa longue carrière politique. Il a donc entamé une série de consultations avec l'ensemble des forces politiques palestiniennes en vue de former son gouvernement.
Nommé le 19 mars 2003 par le Président Arafat au poste de premier ministre, il a officiellement trois semaines pour former son équipe et il pourrait disposer de deux semaines supplémentaires. S'il n'y arrivait pas, le Président Arafat pourrait alors désigner un nouveau premier ministre.
Dès le départ, le Hamas s'est déclaré disposé à discuter avec lui, mais a rappelé son refus de participer à un gouvernement issu des accords avec Israël.
II - LES DIFFICULTÉS DE LA PAIX
Le Président Bush a réaffirmé sa volonté de transmettre un plan de paix : la feuille de route du Quartet (USA, ONU, Russie, Europe), après la confirmation du nouveau premier ministre palestinien.
La France encourage ce processus dans ses contacts avec les Palestiniens. Elle considère qu'il faut conforter Abou Mazen. Un nouveau report de la feuille de route constituerait un signal négatif. Toute renégociation du texte paraît exclue.
Lors de la visite du ministre des affaires étrangères allemand, M. Fisher a pu constater les inquiétudes israéliennes. Pour Israël, la sécurité est une exigence primordiale.
En outre, pour les Israéliens, les Palestiniens doivent, avant le début de toute négociation, clairement renoncer au Droit au Retour.
Dans ce contexte, Israël a confirmé des propos durs et critiques à l'encontre de l'Europe.
Il existe une forte tension au sein du gouvernement israélien sur les conditions de la feuille de route.
Pour les Européens, il paraît important d'éviter que de nouveaux faits accomplis sur le terrain ne viennent alimenter la méfiance.
On suit avec inquiétude le développement du mur de séparation entre Israël et la Palestine. L'ampleur et le coût des travaux font craindre que le tracé ne soit irréversible.
Abou Mazen ne souhaite pas apparaître comme le premier ministre des Américains et des Israéliens et beaucoup en Europe et dans le monde arabe estiment que la présence d'Arafat reste indispensable pour faciliter la transition.
Les chances de ce plan de paix semblent fragiles.
LA GUERRE EN IRAK : NOTRE
MONDE BASCULE DANS L'IMPREVISIBLE
Mars 2003
Chaque semaine au Sénat, depuis le mois de juin 2002, le sujet de l'Irak a été abordé. Les intervenants ont toujours estimé que la guerre était inévitable. Survenue le 20 mars 2003 : elle ouvre une ère, inaugure un siècle. En quelques mois, notre planète a ajouté des fractures nouvelles à ses blessures anciennes : faillite politique de l'Europe, divisions à l'intérieur de l'OTAN, impuissance de l'ONU et crise entre des pays de l'Occident. Le monde instable, construit depuis 1945, titube sur ses bases. Le malaise est tel qu'il paraît nécessaire de faire un arrêt sur image, d'analyser la divergence France - Allemagne - Russie / Etats-Unis - Grande-Bretagne -Espagne - Italie, et de tenter de réfléchir aux conséquences de notre séparation. Il ne servirait à rien d'attendre la fin de la guerre pour préparer l'avenir...
I - LA FRAGMENTATION DU MONDE OCCIDENTAL : DEUX VISIONS
Français, Américains et Britanniques se retrouvent dans des camps opposés pour deux raisons :
- Les causes de la guerre en Irak ne sont pas claires. S'agit-il d'en finir avec Saddam Hussein, d'éliminer les armes de destruction massive, d'une réaction après le drame du 11 septembre 2001, de protéger Israël, bastion de l'Occident en terre d'Orient, d'acquérir des réserves pétrolières, de réduire le pouvoir de l'Arabie Saoudite et de l'Egypte, ou de refonder le Moyen-Orient ? Devant tant de possibilités, les Américains ont décidé une guerre préventive, estimant qu'il ne fallait pas laisser l'initiative à l'ennemi. Les Français ont préconisé jusqu'au dernier moment de désarmer l'Irak grâce au contrôle des inspecteurs de l'ONU, ce qui aurait conduit Saddam Hussein à perdre la face et toute capacité de nuire.
- Ne nous trompons pas : la guerre dissimule deux visions du monde. Ceux qui choisissent le recours à la force pensent pouvoir résoudre la complexité de l'environnement international par un conflit rapide, efficace et terrifiant. La France leur a opposé une politique déterminée dans la durée. Ignorer le dialogue et l'ONU, c'est prendre le risque de l'incompréhension, de la radicalisation et de l'engrenage de la violence. C'est plus vrai encore au Moyen-Orient, zone de fractures et déchirements anciens.
Le conflit qui commence aura des répercussions, non seulement régionales, mais mondiales. Il ne concerne pas uniquement un arc de crise islamique s'étendant du Maroc aux Philippines. Il sera suivi par tous les pays qui cherchent à se doter d'armes dangereuses. Celles-ci ne sont plus seulement atomiques, mais aussi chimiques et biologiques. Leur logique n'est plus la destruction mutuelle obtenue par une technologie sophistiquée, mais leur utilisation par des groupements humains approvisionnés par des compagnies privées ou des individus animés par le seul profit. Après l'Irak, quelle attitude faudra-t-il prendre à l'égard de la Corée du Nord devenue puissance nucléaire et les pays qui suivront son exemple ? Faudra-t-il dans la foulée viser le Hezbollah et peut-être la Syrie, voire l'Iran ?
Dans ce contexte de dislocation et de coalitions diverses, j'aborderai trois problèmes : les conséquences économiques, les risques du terrorisme et le contexte de l'après guerre en Irak.
A L'économie
La guerre ne contribue pas au soutien de la croissance. Elle sert de révélateur aux difficultés intrinsèques de chaque pays. Pour tenter de comprendre la situation française, il faut se tourner vers nos entreprises. Pour elles, la conjoncture subit un long étouffement, une orientation à la baisse. La dernière digue a lâché en janvier 2003. Le moral des sociétés est faible, l'investissement arrêté. Leur priorité était la réduction de leur dette Il ne restait que le moral des consommateurs. Il a commencé à se dégrader dès le début de l'année. 2003 risque d'être plus grave que 2002 et s'annonce encore pire pour l'Allemagne. Les délocalisations reviennent à l'ordre du jour. Rien n'empêchera un chef d'entreprise d'investir en Chine ou ailleurs une partie de sa production, s'il y a intérêt. L'industrie en France suivra-t-elle un schéma du type "agriculture" ? Autre question : depuis une vingtaine d'années, on tend à dévaloriser le travail en France. Il n'est plus une valeur, alors que la compétition exige des efforts de tous !
B Les risques du terrorisme
L'administration américaine a inscrit la guerre d'Irak dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. C'est une réponse politico-stratégique au 11 septembre 2001. L'offensive consiste à intimider les terroristes islamistes qui ont pris l'habitude de considérer l'Amérique comme une puissance faible. Personne ne sait cependant si le résultat final du conflit n'entraînera pas un surcroît d'attentats. La France, en ce domaine, détient peut-être le titre de "meilleur allié des Etats-Unis". Etat victime du terrorisme international, sur son sol comme à l'étranger, notre pays a depuis longtemps montré sa volonté de combattre ce fléau et s'est doté d'une législation spécifique, dont la loi du 9 septembre 1986 constitue une clé de voûte régulièrement actualisée. Consciente des dangers, la France a acquis une capacité de coordination des actions anti-terroristes et le souci de coopérer avec ses partenaires. La menace existe dans de nombreux pays, dont le nôtre.
C Les exigences de l'après guerre en Irak
La crise que nous traversons comporte un potentiel déstabilisateur qui a ébranlé les grands piliers du système international : l'ONU, l'OTAN, l'Union européenne.
A court terme, l'Amérique "victorieuse" risque de vouloir limiter l'implication des Nations-Unies et de l'Union européenne dans les affaires irakiennes. Les divergences laisseront leurs empreintes. La situation d'entrée en guerre a été trop tendue pour espérer un scénario de retrouvailles transatlantiques rapide. Ce n'est qu'ultérieurement que pourront s'amorcer les rapprochements rendus indispensables par les ondes de choc du conflit. En attendant, notre objectif devra être de travailler à réparer l'Europe. Ce préalable est essentiel. Lui seul nous permettra d'aborder avec confiance le temps où la politique américaine sera confrontée à l'épreuve des faits.
La France a eu raison d'exprimer ses convictions avec fermeté ; il lui appartiendra de contribuer, par sa dignité, à la refondation de l'Occident.