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Dernières interventions
en séance de Monsieur Xavier de VILLEPIN :
ARMÉNIE
PROCÉDURE DE DISCUSSION IMMÉDIATE
____
INTERVENTION DE M. XAVIER DE VILLEPIN
SUR
LA PROPOSITION DE LOI RECONNAISSANT
LE GÉNOCIDE ARMÉNIEN DE 1915
____
Mardi 7 novembre 2000
Monsieur le Président,
Monsieur le Ministre,
Mes chers collègues,
La proposition de loi sur laquelle nous sommes appelés à
débattre est identique à celle que l’Assemblée nationale
a adoptée le 29 mai 1998, que ni le gouvernement, ni la Conférence
des Présidents, n’ont souhaité inscrire à l’ordre
du jour, tant prioritaire que complémentaire, de notre Haute Assemblée,
et que, par conséquent, votre commission des affaires étrangères,
de la défense et des forces armées n’a pas été
conduite, formellement, à examiner. J’ai cependant toujours veillé
à la tenir informée de ma position personnelle sur ce texte.
Le Sénat vient, à l’instant, de décider l’inscription
immédiate de la proposition sénatoriale et, dans ce débat
qui s’ouvre, je souhaite expliquer les raisons qui, à titre personnel,
me conduiront à voter contre l’adoption du texte qui nous est soumis.
Avant toute chose, je crois qu’il importe de définir clairement
ce qui est en débat à cet instant. S’agit-il de la réalité
historique des massacres, ou encore de leur qualification juridique ? Non.
Je ne pense pas que quiconque, dans cette assemblée, porte une appréciation
fondamentalement différente de celle de nos collègues députés
sur ce moment tragique de l’Histoire et sur les massacres perpétrés,
en 1915, contre la communauté arménienne sur le territoire
de l’empire ottoman en guerre.
Ce préalable me semble essentiel. Et c’est pourquoi, à
mes yeux, le texte voté par l’Assemblée nationale le 29 mai
1998 constitue en lui-même un geste politique fort, consacré
par l’ensemble des groupes politiques qui la composent et qui, en ce sens,
a répondu à une préoccupation morale, légitime
et respectable, de nos compatriotes d’origine arménienne.
Mais pourquoi, dès lors, tant d’insistance à vouloir
franchir une étape supplémentaire en demandant au Parlement
de légiférer sur cette question, alors même que le
vote d’un tel texte par les deux assemblées, en transformant un
message politique en loi de la République, lui donnera une toute
autre portée, sur les deux plans juridique et diplomatique.
1) L’argument juridique, en premier lieu :
L’article 34 de la Constitution du 4 octobre 1958, en effet, délimite
le domaine de la loi et précise le caractère normatif de
tout texte législatif dans le cadre de ce domaine : la loi fixe
des règles et détermine des principes fondamentaux ; elle
crée des droits et des obligations : elle définit des normes
dans les matières énumérées par la Constitution.
Or, cette proposition de loi n’a pas d’ambition normative et chacun, parmi
ses promoteurs-mêmes, s’accorde à ne lui reconnaître
qu’une valeur de symbole. La forme législative utilisée soulève
donc une question essentielle quant à sa conformité à
la définition constitutionnelle de la loi.
Le texte qui nous est soumis s’apparente davantage, en fait, à
la procédure de résolution que notre Constitution, à
l’exception d’un domaine communautaire précisément délimité
par son article 88-4, a délibérément écarté
–on peut le regretter– des moyens d’action parlementaires. Comme le disait
M. Jack Lang, alors président de la commission des affaires étrangères
à l’Assemblée nationale lors de l’examen de la proposition
de loi en commission : je cite : « l’adoption de ce texte constituera
un précédent intéressant pour l’institution parlementaire
qui s’est vue privée du droit de voter des résolutions »,
fin de citation. Convient-il cependant que des élus contreviennent
aux règles qui régissent et délimitent leurs compétences,
fût-ce pour un sujet aussi grave ? Je ne le crois pas.
2) Le vote d’une telle loi entraînerait également, par-delà
les difficultés juridiques qui viennent d’être soulignées,
des incidences diplomatiques considérables.
Le vote de cette proposition, et sa transformation, tôt ou tard,
en loi de la République, aurait une première incidence diplomatique
négative, dans la mesure où le travail conduit depuis des
années, avec persévérance, par tous les gouvernements
français qui se sont succédé a été de
rapprocher la Turquie de l’Europe nouvelle qui se construit. Chacun attend
de ce pays des évolutions significatives dans le domaine des droits
de l’homme, du respect des minorités, de l’Etat de droit. C’est
aussi ce patient travail de rapprochement progressif qui, en faisant tomber
les crispations présentes, pourra un jour conduire le peuple turc
et ses responsables à considérer cette partie de leur passé
avec toute la sérénité nécessaire. L’adoption
d’un tel texte aurait, je le crains, un effet contraire à celui
que nous recherchons.
Une incidence diplomatique dangereuse, ensuite, notamment lorsque nous
portons notre attention vers le Sud-Caucase, où le grave conflit
entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan traverse depuis des années
une phase diplomatique critique, et où, dans le cadre du groupe
de Minsk, la France, avec la Russie et les Etats-Unis, s’efforce de promouvoir
une solution pacifique durable. Cette responsabilité suppose, évidemment,
que notre pays conserve la neutralité nécessaire vis-à-vis
des parties en présence, comme dans tous les conflits où
il s’efforce d’être médiateur de paix. L’écho négatif
de ce vote ne manquerait évidemment pas de se propager, par-delà
la Turquie elle-même, dans les pays turcophones de l’Asie centrale
ex-soviétique.
Est-il par ailleurs bien responsable, est-il de l’intérêt
de la France de contribuer à ajouter, dans une vaste zone proche-orientale
déjà bien éprouvée, une source supplémentaire
de rancoeur ?
Enfin, le vote de ce texte aurait une incidence diplomatique plus qu’inopportune,
au moment où les responsables turcs et arméniens eux-mêmes,
se tournant vers l’avenir, ont ébauché une démarche
d’ouverture réciproque, certes encore timide et fragile, mais qui
autorise de vrais espoirs. Mais voilà que la Turquie, à tort
ou à raison, considère aujourd’hui l’Arménie comme
l’origine de tous ces mouvements tendant, de par le monde, à obtenir,
de la part de parlements de pays tiers, la reconnaissance légale
du génocide. Gardons-nous d’inscrire le Sénat dans cette
logique de tensions bilatérales par parlement étranger interposé
!
Monsieur le Président, Monsieur le Ministre, mes chers collègues,
en évitant de faire d’un message politique légitime une loi
de la République, nous pourrions préserver la portée
profondément symbolique du texte adopté par l’Assemblée
nationale. Comme un écho à l’accueil, qu’il y a quelque 85
ans, notre pays, pour son honneur, sut réserver aux survivants de
cette épouvantable tragédie.
Monsieur le Président, monsieur le Ministre, mes chers collègues,
telles sont les raisons qui, comme je l’ai indiqué au début
de cette intervention, me conduiront à voter contre le texte qui
nous est proposé.